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Camille Corsyn, agriculteur à Mirvaux

[ Rencontre des Alouettes à La Forge le 8 mars 2021. Écrit de Denis Lachaud ]

Je suis agriculteur à Mirvaux, petit village gaulois de 150 âmes.

Je suis aussi maire de Mirvaux depuis 2017, suite à une démission. J’ai été élu pour mon premier mandat il y a quelques mois.

Je suis devenu conseiller municipal à l’âge de 21 ans.

Que dire d’autre pour me présenter ?

J’ai 33 ans, je suis papa d’un petit garçon, divorcé.

Je suis né à Mirvaux. Enfin, à Amiens puisqu’aujourd’hui on naît dans des maternités.

La famille est originaire de Dury, au sud d’Amiens. Mon papa est arrivé en 69, à l’époque il y avait 13 fermes. Il a repris la plus grosse ferme du village, environ 70 hectares de bief blanc, des terres de mauvaise qualité. 2 ou 3 ans plus tard, il a repris une autre ferme. À Mirvaux, on travaille sur 90 hectares.

On travaille aussi à Dury. Mon papa a eu l’obligation de reprendre des terres suite à un événement très traumatique dans la famille. La sœur de mon papa est morte d’un cancer très jeune, son mari a tué leur petite fille de 4 ans et s’est suicidé.

Mon grand-père avait donné la ferme à sa fille, il a dû la racheter. Mon papa a repris en 80.

C’était une très grosse ferme, mon grand-père était spécialiste des chevaux de trait, il avait des cochons…

Les Corsyn sont d’origine belge. Corsijn est devenu Corsyn quand les points sur le i et le j ont disparu.

5 frères sont arrivés de Belgique à la fin du XIXe siècle, dont mon arrière-grand-père. Ils ont construit trois fermes.

Je suis né quelques mois après le décès de mon grand-père. Je devais m’appeler Pierre-Antoine, ma grande sœur a proposé qu’on me donne le prénom de mon grand-père, donc je m’appelle Camille.

Mon fils s’appelle Edouard, comme un des 5 frères. Je ne le savais pas quand je lui ai donné ce prénom. Je l’avais oublié…

Mes parents ne voulaient pas que je fasse agriculteur.

Mon papa a tout traversé, la mécanisation, la PAC… Il souhaitait que je m’épargne tout ça.

Trop difficile, trop contraignant.

Moi, je l’ai mal vécu. C’était ce que je voulais faire.

Quand je l’ai dit, ils m’ont suivi.

J’ai fait une école d’agriculture à Bapaume, dans le Pas-de-Calais. Une école privée. Bonne école.

J’ai fait une seconde générale, puis je me suis orienté vers un bac technologique. J’ai continué là-bas, en BTS. Je faisais énormément de compta et de gestion. Ça me plaisait.

Mes parents voulaient que je continue après le BTS. J’ai dit stop.

J’avais 20 ans, mon père 60, diabétique, cardiaque, il y avait pas mal de choses qu’il ne pouvait plus faire.

Il avait eu un employé pendant presque 20 ans. Mais son employé était parti quand j’étais en seconde (il avait choisi d’aller conduire des camions). Et il n’avait pas été remplacé.

Mon papa m’a tout de suite embauché.

Il a pris sa retraite en 2012.

Les 2 ou 3 dernières années, il n’avait plus d’emprunts sur le dos.

Il a revu tout le matériel pour me transmettre un outil de travail au top.

Je me suis installé le 1er janvier 2012. Depuis que j’avais été embauché, je coûtais dans les 30.000 par an en salaire et charges. C’était de l’argent qu’on ne pouvait pas investir.

Mon papa est monté jusqu’à 170 hectares.

On est a 150 environ aujourd’hui, avec Mirvaux et Dury. On a perdu à cause de la rocade sud.

À l’époque, le prix des terres était au ras des pâquerettes. Les communes rachètent pas cher et les revendent beaucoup plus cher. C’est un business.

On fait du blé, de la betterave sucrière, du colza, de l’orge, un peu de maïs.

Je passe mon temps à faire des allers-retours en tracteur entre Mirvaux et Dury. Ça prend une heure. J’amène un outil, mon papa me ramène en voiture, j’en amène un autre… Il ne fait plus de convoyage. C’est stressant, avec la circulation.

Il continue à m’aider pour les coups de bourre.

Il n’accroche plus rien, il monte dans la machine et il laboure, ou il moissonne.

Dès qu’on peut ne pas labourer, on ne laboure pas.

On laboure quand il a trop plu.

Tous ces déplacements, c’est une très grosse organisation. J’essaie d’être le plus efficace possible.

À Dury, j’ai de très bonnes terres.

Le monde agricole est assez famille.

J’ai repris la ferme de mon papa.

Il a travaillé 40 ans, il a 2 autres enfants, 1300 euros de retraite. Sa retraite, il la fait au moment où il cède.

Les agriculteurs achètent leurs terres peu à peu. Puis il y a un partage entre tous les enfants et celui qui reprend rachète les terres à ses frères et sœur.

On achète des terres, on achète du matériel… on vit avec des dettes.

Sur les 150 hectares, je suis propriétaire de 10 hectares en nom propre.

À Dury, il y a 35 hectares que je cultive à titre précaire. Je peux les perdre n’importe quand.

J’ai une batteuse, deux tracteurs et une remorque.

Une batteuse, c’est 300.000 euros.

Un tracteur, c’est 100.000.

On les change tous les 20 ans.

Tous les 2 ou 3 ans, on fait un petit truc en plus.

J’ai un million d’euros d’investissements. Dans mon système, il faut que tout marche bien. J’ai prévenu mon concessionnaire : les outils sont révisés une fois par an, c’est 5000 euros la révision ; après s’il y a un problème, il se déplace et il répare, je ne paye rien.

Chaque tracteur est équipé d’un GPS.

C’est 15.000 le GPS, plus 750 euros par an d’abonnement pour les cartes.

On reçoit une cartographie des parcelles à un instant T, il y a un code couleur, avec une clé USB on se connecte au GPS et ça va ouvrir plus ou moins les trappes en fonction des besoins en engrais.

Je fais 3 apports :

– le premier fin février début mars ;

– le deuxième fin avril ;

– le 3e en mai. Ça permet de faire de la protéine. C’est là qu’on a des cartographies sympas.

Une fois que tout est bien réglé, je ne touche plus le volant dans le tracteur, je suis au téléphone avec Mireille, ma secrétaire à la mairie. Je gère autre chose.

Sur certaines fermes expérimentales, il y a un agriculteur dans un outil et il pilote un 2e tracteur à distance.

Dans 3 ou 4 ans on va me dire que le matériel embarqué dans les tracteurs est obsolète. il va falloir que je change les écrans.

Une fois qu’on a goûté à un tel confort, on ne peut plus faire marche arrière.

On est captifs et ils le savent.

Depuis que je suis installé, je fais 98 à 104 quintaux. J’ai 2 lots. Un précoce et un tardif. Mon blé c’est un mélange variétal. 6 variétés par lot. On est à 87 hectares de blé.

En dessous de 165 euros la tonne, on perd de l’argent. Je suis les cours régulièrement. Les prix varient tout le temps. Ça peut varier de 20 euros la tonne. C’est à vous rendre fou. En 2015, la tonne est montée jusqu’à 192 euros pendant 10 jours.

On confie notre production à des négociants. Ils nous accompagnent. Ils se chargent de vendre.

Ma meilleure année a été l’année de mon installation. Il y avait eu un grand incendie en Russie, les prix sont montés, j’ai eu de la chance.

Le glyphosate

Les collectivités peuvent encore en acheter. Moi je l’ai autorisé contre les mauvaises herbes au cimetière.

Dans les champs, si on intervient au bon stade, on ne retrouve pas de traces dans le grain.

Chaque année, j’en ai pour 25 à 30.000 euros de produits phytosanitaires.

Pour 150 litres d’eau, on met 2 à 3 litres. Avec cette quantité, vous ne pourriez même pas faire votre jardin.

Quand le Gaucho (néocotinoïdes) a été interdit, j’ai été contraint de passer trois fois avec des insecticides et quand je passe, ça tue tous les insectes présents, donc on déplace le problème. Au moins, le Gaucho, c’était un grain enrobé.

Pour moi, c’est du grand n’importe quoi. On a interdit le Gaucho pour la betterave mais on a continué à trouver le même produit dans les colliers anti-puces des chiens et des chats qui montent sur les canapés et dans les lits des gens.

On a une dérogation à 70% de la dose pour 2 ans.

Je vais peut-être faire une intervention en fin de cycle.

Sur la céréale, on peut commencer à semer en septembre. Mais ça encourage les problèmes de puceron, on doit passer un insecticide.

Donc je sème tard.

Je commence vers le 16 ou le 17 octobre.

Avant on prenait plus le temps.

Aujourd’hui on travaille comme des brutes.

Quand je sème, il m’est arrivé de rester 26 heures d’affilée dans le tracteur. Après j’ai dormi 2 jours.

Pendant 10 ans, je n’ai vécu que pour mon exploitation.

Mais je ne veux pas me rendre malade.

Si ça ne marche pas, j’arrêterai.

Et je ne veux pas que mon fils reprenne. J’ai le même discours que mon père.

J’ai un cousin qui s’est suicidé dans une belle ferme.

Moi j’ai divorcé, puis j’ai rencontré quelqu’un et je l’ai perdue il y a 3 ans dans un accident de voiture. Ça m’a fait beaucoup de mal. Même encore aujourd’hui j’ai du mal à en parler.

Donc je fais mon boulot et je veux profiter de la vie.

J’ai un fils.

Je l’ai une semaine sur deux.

La semaine où il est chez mon ex-femme, je bosse comme un malade et la semaine où je l’ai, je l’emmène à l’école tous les matins, je vais le rechercher tous les soirs, je ne bosse pas le mercredi. Je m’en occupe.

J’ai arrêté l’escourgeon pour pouvoir prendre des vacances.

On s’est mis d’accord avec sa mère, j’ai mon fils les 15 premiers jours de juillet.

J’ai des copains qui ne vivent que pour leur boulot. Moi je leur dis qu’on ne peut plus bosser de 6h à 20h comme avant. À notre époque, les femmes peuvent refaire leur vie facilement, si monsieur n’est pas là, elles finissent par partir.

Aujourd’hui, 95% des fermes qui restent sont des bonnes fermes.

Pour en vivre, il faut être au top. Et ce n’est pas une question de surface.

Je fais mon boulot, j’ai pas de copains par ici, j’ai toujours été à l’école ailleurs, mon père était un étranger (on lui disait “rentre chez toi”). Je tiens pas compte des jalousies.

J’ai une bonne situation, je remercie mes parents et mes grands-parents. Si on m’envie, je dis “faites les emprunts que j’ai faits et venez faire le boulot…”

On a un gros problème en France, on n’aime pas que les gens réussissent.

Quand je suis devenu maire, mon père a dit “Y’en a un paquet qui doivent se retourner dans leur tombe…”

habiter la nature titre