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« Il fait bon vivre à Molliens »

[ Rencontre avec Myriam et Manuel, Camille et Alban. Écrit de Christophe Baticle. À La Forge, le 9 novembre 2021 ]


Réflexivités croisées entre habitant.e.s

 

QUESTIONNEMENT : l’avenir en ligne de mire

Ce mardi 9 novembre 2021, le rendez-vous dit « Des alouettes » était consacré à la perception que les habitant.e.s de Molliens-au-Bois ont de leur village. Rappelons tout d’abord un élément de contexte pour bien préciser notre propos.
[Si vous souhaitez connaître les tenants et aboutissants du projet, cliquez ici. Pour les lecteurs pressés, la suite est ci-dessous].

Pour préciser le questionnement, il s’agissait de laisser la parole de « jeunes habitant.e.s » de la commune quant aux thèmes de l’habitat et du cadre de vie. Dans le détail maintenant, pourquoi et comment habiter ici, y demeurer et éventuellement s’y investir, imaginer l’avenir dans dix ans, vingt ans. La question précisait « Que faudrait-il préserver, modifier, supprimer, créer ? De la maison du village à la cabane du bois… »
C’est Jean-Pierre qui a été force de proposition pour cette nouvelle interpellation. Depuis les premières heures de ces rencontres des alouettes il a toujours été présent et assidu à nos rendez-vous. Ancien premier magistrat de la commune, chasseur et visiblement attaché à ce village dans lequel il est arrivé alors qu’il avait une dizaine d’années, Jean-Pierre est encore un collecteur de la mémoire locale. Dans ce sens il a réuni une série très complète de cartes postales anciennes sur la localité, entre autres archives. On sent chez lui autant le souci de l’avenir que la prégnance du passé. Il cite ses amitiés dans le village, mais encore les cabanes de son enfance, aujourd’hui moins présentes sur le territoire, pour ne pas dire disparues de l’univers enfantin. Aussi, il s’interroge quant aux changements en cours et à venir : que deviendra Molliens-au-Bois sous l’effet des nouvelles installations ? Comment envisager demain à partir de leurs aspirations ?

Les réponses à ces questions ne peuvent évidemment être analysées qu’en fonction des caractéristiques socioculturelles, tout comme selon le parcours géographique des personnes venues pour s’exprimer. Aussi, les néo-habitants qui se sont présentés à ce café-parlé n’en sont pas vraiment. Prenons l’exemple de ces deux couples d’âge moyen comme les décrirait un démographe. Les deux épouses sont originaires de la commune, y ont fréquenté l’école primaire lorsqu’elle existait encore. Si l’on se situait dans une organisation sociale où les règles d’installation sont réglées par la tradition, on parlerait alors d’uxori-localité. Leurs conjoints ne sont ainsi pas tout à fait des « étrangers » au village et ils bénéficient d’une forme de capital d’autochtonie via leur belle-famille. D’ailleurs, tous deux ont intégré le conseil municipal et l’on sait combien cette inscription dans le local pèse dans le secret des urnes. Lorsque Myriam se localise dans la commune elle sait avoir face à elle un public qui connaît parfaitement l’espace local. Ainsi, elle présente sa maison, dans laquelle elle s’est installée en 2018, comme celle se situant immédiatement au-dessus de la salle des fêtes, un détail qui n’est compréhensible que pour de bons connaisseurs des lieux. C’est l’une des caractéristiques des villages de petite taille, où la reconnaissance d’une appartenance commune à la localité passe par cette connaissance quasi chirurgicale du village, maison par maison. Camille est quant à elle revenue s’installer ici il y a cinq années, via la construction de son actuelle habitation. Elle connait d’autant mieux la commune que ses parents y résident. C’est d’ailleurs dans leur jardin qu’a eu lieu la restitution-exposition de La Forge au printemps dernier. L’assemblée constate à ce titre qu’une part des nouveaux venus sont en réalité des originaires. Molliens serait-il alors une commune qui procède par un rappel d’une part de ses enfants ? La présence dans la commune de parents n’est vraisemblablement pas étrangère à cet état de fait. Toutefois les conjoints ne paraissent pas s’en plaindre et Alban paraît très enclin à attribuer des qualités au village.

 

LE VILLAGE-IDÉAL : la sécurité et l’interconnaissance

C’est précisément cet élu local qui commence à répondre à la première question posée quant aux souhaits pour l’avenir du village et sa première réponse sonne comme une manière de rassurer : rester dans un « village authentique », qui doit s’entendre comme le refus de faire croître la population de la commune au-delà d’un certain seuil. « Authentique », le mot est lancé et il est bien le symbole de notre époque : une vérité nostalgique en pleine modernité avancée. En bref, le « petit village » devient synonyme de ne pas devenir une « banlieue d’Amiens », comme d’autres villages des alentours qui ont pris un virage démographique dans ce sens. On cite ainsi Poulainville, qui accueille sur son territoire la zone industrielle de l’ancienne capitale picarde et qui représente un certain épouvantail dans l’assistance, en ce sens qu’on ne s’y connaitrait plus vraiment. Cette manière de refuser le « village-dortoir », sans pour autant se sentir « trop retiré du monde » (les autoroutes de l’information relient et Amiens reste proche), se rapporte aux « seuils » qu’évoquera l’ancien magistrat, pour qui l’augmentation de la population génère des demandes qui obligent une municipalité à entrer dans un cycle de dépenses alimentant la quête de nouveaux contribuables. En la matière, Jean-Pierre peut se sentir rassuré par cette unanime aspiration à ce que « ça ne change pas trop ».
Aussi, la quête d’interconnaissance ne devrait pas surprendre si l’on suit les travaux classiques de la sociologie rurale. Depuis Henri Mendras, le village a été défini, entre autres caractéristiques, comme le lieu où s’affirme une sociabilité de proximité. « Se dire bonjour, parler des fleurs même. » Pourtant, nos interlocuteurs ont bien conscience qu’il ne s’agit pas d’une règle uniformément appliquée et d’emblée c’est le lotissement qui est appréhendé comme dysfonctionnel. « Ҫa dépend de l’état d’esprit du village » entend-on, avec pour appui une autre comparaison par rapport à cette autre commune voisine, où un lotissement de cinquante pavillons apparaît disproportionné, alors que le lotissement où réside celle qui parle « ne donne pas la même impression ». Que dire de ces anciens de Molliens qui auraient « raté le coche » en faisant construire dans une commune du secteur, avant que des terrains à bâtir ne se dégagent ici. Leurs regrets résonnent alors comme la confirmation d’une bonne décision dans l’option retenue de Molliens. « Il fait bon vivre à Molliens. »
Si Jean-Pierre confirme le temps parfois très long qui amène des pavillonnaires à se sentir intégrés, parfois au bout de dix années, voire quinze, il semble donc qu’il faille différencier entre les formes de lotissements, afin de privilégier un ensemble « à taille humaine ». Ceux où « on tend le bras pour passer le sel » apparaissent comme les moins aptes à réunir les conditions d’une sociabilité satisfaisante. Parfois même ils sont rendus responsables de tensions assez vives entre résidents. La solution résiderait ainsi dans la taille des terrains, contigus mais spacieux. C’est ce qui fait dire à leurs voisins que les pavillonnaires de Molliens semblent satisfaits de leur choix résidentiel.
En d’autres termes, alors que les parcelles internes au vieux village adoptent généralement la forme de lanières étirées dans le sens de la longueur, où donc la promiscuité est parfois plus grande, le pavillon est associé à l’idée d’une mise à distance du voisinage. On peut de la sorte s’interroger sur les motivations qui amènent les pavillonnaires à rechercher une sociabilité faite d’interconnaissance tout en recherchant de l’espacement.
La solution à cette apparente contradiction semble trouvée en faisant un détour par l’inscription dans un temps long. Aussi, s’intégrer au village passe par un attrait à l’égard de son histoire. Cette histoire locale s’affiche également comme une marque d’intérêt à l’égard du territoire.

Nos témoins du jour ne sont pas arrivés à Molliens pour y travailler. Le travail se fait rare dans la commune et les quelques agriculteurs qui s’y maintiennent ont assuré leur succession, et encore… lorsque la ferme se révèle viable à terme.
Mais alors qu’est-ce qui fait la différence entre cette localité et d’autres des environs ? On peut encore y voir des bovins pâturer dans les prés qui cernent la petite agglomération, certes, et cet élément n’est pas des moindres si l’on en croit Alban : « Au moins nos enfants savent ce que c’est qu’une vache. » Jean-Marie reprend l’argument : « Il y a des villages où on ne trouve plus de vaches… » Or, ce ruminant est bien l’illustration d’une agriculture-élevage en déshérence, le garant de paysages qui laissent une place aux herbages, autant d’espaces de jeu pour les plus jeunes. Ces enfants, justement, qui jouent probablement un rôle essentiel dans le choix résidentiel. Bien entendu, ce dernier s’avère toujours plus ou moins contraint, mais au final un argument l’emporte dans la négociation entre différentes localisations. Pour ces couples, la sécurité de leur progéniture paraît déterminante si l’on écoute les premiers arguments avancés : les incivilités vécues à Amiens, l’absence d’espace vert à proximité du logement d’alors. Et de mettre en parallèle la liberté de sa propre enfance, à travers champs, bois et prairies, voire jusqu’aux villages environnants, explorés grâce à la bicyclette, premier engin de locomotion, signe de découverte. Une des mères de nos intervenantes confirme : « On ne savait même pas où vous étiez exactement ; vous partiez le matin et on vous revoyait pour le repas. » Le monde a changé.

 

UN MONDE ANXIOGÈNE : ce qui se dit dans les médias

La démarche ici proposée, à savoir expliquer ce qui attire ou repousse dans un lieu, provoque une sorte d’effet miroir qui ne doit pas surprendre. En revenant sur les termes du débat quant à un choix réalisé, on est assez logiquement amené à percevoir des logiques d’action qui ouvrent sur des paradoxes. Ainsi, ces parents constatent le décalage entre ce qu’ils ont connu plus jeunes et la raréfaction contemporaine des enfants dans les rues. Une mère confie ainsi que son fils, pourtant âgé de douze ans, n’a obtenu que récemment l’autorisation de déambuler seul… dans la rue du lotissement.
On pourrait s’en surprendre puisque l’on déplore peu d’incivilités localement. Mais l’on entend beaucoup de choses désormais dans la rubrique des faits divers, comme des enlèvements d’enfants. L’affaire qui a fait grand bruit dans la région concerne pourtant une adulte. Élodie Kulik, employée de banque de 24 ans, qui était enlevée en 2002, puis violée, étranglée et brûlée. C’est le commencement d’un feuilleton médiatique national qui défraiera la chronique des années durant. Ce drame reste dans les mémoires, renforcé par d’autres évènements moins tragiques, mais qui en ravivent le souvenir. La camionnette blanche par exemple, même si on hésite quant à sa crédibilité. Une autre affaire dans une bourgade proche également.

En l’espace d’une génération le monde des campagnes a changé. On ne revient plus aussi couramment seul de l’école, parce que la classe communale a disparu, mais également parce que l’on a scolarisé ses enfants dans la ville où l’on travaille et que les horaires de bus ne sont pas toujours des plus pratiques. Jean-Pierre a connu une période où la commune comptait 30 à 40 jeunes scolarisables, mais constate désormais qu’ils ne sont plus qu’une poignée à l’arrêt de bus qui dessert le village. Aussi, parfois les parents organisent leur journée de travail en tenant compte de ce retour des élèves à leur domicile. Un co-voiturage est mis en place au besoin. On fait le constat que le retour pédestre était la règle… avant… même « du château » et que soi-même on n’envisage plus pour ses enfants ce qui n’aurait pas été envisageable autrement lorsqu’on avait leur âge.

Mais ce sont encore les enfants qui ont changé, à l’image de ce monde qui les incite à davantage de prudence. « On ne rêve plus de la mobylette », même et peut-être parce que la circulation globale a fortement augmenté. Et puis, toujours ces écrans qui paraissent avoir pris le dessus sur toutes les activités associées aux âges de la vie enfantine, des plus jeunes aux pré-adultes. Ces enfants ont-ils toujours envie de l’extérieur se demande Jean-Marie ? Les premiers à fréquenter la rue sont maintenant les collégiens, leur scolarisation dans une nouvelle école ayant marqué comme un rite de passage vers la liberté de circuler. Toutefois, la différence entre les périodes scolaires et les vacances se fait moins évidente si l’on suit les rares déambulations dans le village.

Les médias et leur flot de nouvelles, plus anxiogènes les unes que les autres, font ici l’objet d’une prise de conscience quant à leurs effets délétères. Bien sûr la circulation automobile s’est accentuée ces dernières décennies, même dans la zone pavillonnaire qui paraît pourtant à l’écart des axes de circulation. Pourtant, les chroniques angoissantes ne sont pas nouvelles. Jean-Pierre a lui aussi eu à déplorer une « aventure » qui aurait pu très mal se terminer, « mais à l’époque ça ne faisait pas la une. »

Il n’y a plus d’école primaire à Molliens, mais Jean-Pierre précise, lui qui a pourtant été l’un des fervents défenseurs de sa présence, que « plus personne n’en voudrait. » Les enfants du village sont regroupés dans une structure voisine plus vaste, plus moderne, apte à les accueillir dès trois ans. La classe unique, sur le modèle des écoles Jules Ferry, semble définitivement rangée au rayon des oubliettes. Après cette première scolarisation, à Rainneville, les élèves gagnent ainsi le collège de Villers-Bocage, l’ancien chef-lieu de canton, lui aussi disparu, avant le lycée à Amiens.
Aurait-on encore la possibilité d’abriter une école primaire à Molliens, qui s’approche désormais des 350 habitants ? L’assemblée en doute : « Nous devenons un village de vieux. » Les constructions récentes ont en effet apporté peu d’enfants en bas-âge. Les parents qui font bâtir sont déjà avancés dans leur carrière professionnelle et leur progéniture est souvent destinée au collège plutôt qu’à l’école primaire. Fini l’époque où l’on incitait les familles nombreuses à venir repeupler la communale. Ces enfants ont été maintenus dans leur cadre antérieur lorsque c’était possible, « pour ne pas les déstabiliser. »

 

UN MONDE CONTRAINT

Si le monde a changé, gardons-nous de penser, un peu trop facilement, que ce serait le résultat des fameuses « mentalités », souvent mises en avant pour mieux contourner la complexité de nos sociétés. Ce passe-partout, résumé par un lapidaire « tout fout le camp », n’explique rien au fond. Jean-Pierre en donne une bonne illustration lorsque l’on en vient à aborder les règles d’urbanisme.
Dans un contexte où l’étalement urbain est devenu l’un des fléaux d’une nature en phase de rétraction spatiale, il est une recommandation qui s’impose de façon prégnante pour les communes, y compris et peut-être surtout celles qui sont de taille modeste démographiquement parlant, mais dotées d’un territoire conséquent ; donc les villages. À ces localités bien pourvues en espaces non-artificialisés on conseille de « remplir les dents creuses » avant d’envisager la création de nouvelles zones constructibles. Là commence une nouvelle difficulté, car si l’on observe des passants faisant le tour du village pour trouver un terrain constructible, celui-ci ne l’est pas toujours et cet état de fait constitue parfois une bizarrerie. Situé à une quinzaine de kilomètres au nord-est d’Amiens, Molliens s’était ainsi doté d’un Plan d’Occupation des Sols (POS) pour viser à maîtriser son urbanisation. C’était sans compter sur les réformes territoriales qui ont accentué les prérogatives des intercommunalités. Celle dont releva Molliens a comporté 26 municipalités, qui ont adopté un Plan Local d’Urbanisme Intercommunal (PLUI). À cette époque un seuil de construction fut fixé pour l’ensemble de la collectivité, à l’échelle de l’ensemble de son territoire. On s’est de la sorte réparti le quota en fonction d’un ensemble de critères, dont la population des communes. Molliens a disposé de sa quote-part, déclarant des terrains constructibles jusqu’à épuisement du quota. « Ҫa a été houleux tout ça. » Des dents creuses se sont ainsi retrouvées inconstructibles, nouveau paradoxe. « C’est un peu aberrant. » Construire le moins possible à l’extérieur de la zone urbanisée a amené à deux petits lotissements, tout en maintenant des espaces intérieurs non constructibles.

Les règles d’urbanisme ne s’arrêtent pourtant pas là. La rue Neuve, par exemple, s’est vue attribuer, en 1993, la fonction d’incarner les paysages des villages picards tels qu’on se les représente dans les commissions chargées de traiter du bâti. S’est alors imposée la règle du front de rue en alignement, en plus du soubassement des habitations en briques se souvient Marie-Claude qui fut conseillère à partir de 1983, ou encore d’une certaine pente pour les toitures, devant par ailleurs être couvertes de tuiles ou d’ardoises. L’objectif paysager tient dans la perspective qu’offre la rue avec son château. Ce fut toutefois une difficulté pour l’un de nos couples, dont l’époux rencontra les Bâtiments de France à plusieurs reprises afin de régler leur dossier. Le couple préférerait en effet une construction en perpendiculaire de la rue. L’argument de l’énergie solaire abonde dans leur sens puisqu’il s’agit de se tourner vers le sud. L’habitation sera bien accolée au pignon voisin, mais les instances réglementaires tiquent encore. Les plans anciens de la commune permettent alors d’apporter un nouvel argument afin de justifier l’orientation de la maison : il a existé un bâtiment de ferme au même endroit qui adoptait cette orientation. Certes, mais dans ce cas les candidats à la construction devront maintenir la haie de charmille qui longe la chaussée. Dont acte.

 

LA VILLE N’EST JAMAIS TRÈS LOIN

Pour les actifs qui s’expriment le village est un cadre de vie qui ne doit pas s’entendre comme un enfermement, bien au contraire. L’une des personnes présentes travaille ainsi sur Amiens, avec une journée par semaine en télétravail. Une autre exerce son activité en périphérie de la ville, mais associe plusieurs journées de télétravail à ses déplacements. Une troisième avait un bureau dans la même agglomération, avant un déménagement de la société sur Paris, où elle ne déplace plus qu’une à deux fois par semaine.
Ce sont donc encore les nouvelles formes prises par l’emploi qui ont changé la donne, avec l’introduction du travail à distance, nécessitant une bonne connexion aux autoroutes de l’information. À coup sûr, il est ici nécessaire d’insister sur la variété des situations entre « cols blancs » et « cols bleus ». Quand les premiers peuvent prendre leurs distances, cette même distance se chiffre en kilomètres parcourus quotidiennement pour les seconds.

L’attachement des épouses à la commune aura été d’autant plus facile à accepter pour les conjoints qu’ils ont pu conserver une vie sociale à l’extérieur. Manuel a néanmoins suivi « pour faire plaisir », quand Alban avance ses origines rurales pour justifier un dépaysement très relatif. Les balades du week-end restent les rares moments où le territoire est parcouru. Ici, les confinements ont laissé des habitudes.

Certes, les plus jeunes se croisent pour Halloween, mais la commune est trop petite pour accueillir un club sportif. Quant aux centres aérés, on les trouve dans les villages alentours et ils sont organisés par la communauté de communes. Idem pour l’école de musique, qui ne relève pas de la municipalité, mais qui utilise simplement une des salles communales parce que ne disposant pas de suffisamment de locaux. En conséquence, les occasions de se réunir se font rares dans le village : l’arbre de Noël, le 14 juillet. La fête communale a disparu il y a deux ans et on ne sait pas si sa cause est liée au fait que désormais les relations s’établissent en dehors de toute proxémie immédiate ou si cette proxémie se rétracte du fait de la fin des festivités locales ; les deux phénomènes interagissent à l’évidence.

Travailler en ville, y trouver toutes les commodités nécessaires aux modes de vie contemporains, ainsi que la volonté de ne pas dépendre de la solidarité locale pour faire garder ses enfants, autant de motifs qui amènent à résider à Molliens, plus qu’à y habiter. À la fois trop proche et trop distante de la ville, la commune se situe dans un entre-deux qui en fait toute la particularité : ni véritablement un village rural, ni davantage une banlieue-dortoir. S’expliquent peut-être de la sorte que ses nouveaux habitants y sont venus chercher un cadre de vie qu’il est possible de réinventer, parce que la petite taille permet d’envisager une implication tout en maintenant une distance à la cité sans la perdre de vue totalement. Les réseaux, de transport comme numérique, permettent de s’en sentir proche, sans en ressentir la pression. On peut ainsi y faire un jogging sans y voir un immeuble ou respirer le carbone des pots d’échappement, mais la voiture particulière permet de se rendre très vite en plein centre-ville.

 

ARBITRER UNE LOCALISATION

Bien des éléments entrent en ligne de compte quant au choix résidentiel, surtout lorsque celui-ci promet d’être le dernier avant le très grand âge. Parmi ces éléments, le marché de l’immobilier fixe évidemment des limites fortes quant à l’état des possibles. S’ajoute à cela les ressources que les candidats à l’installation pourront placer dans la balance. Mais au-delà, les relations familiales ou plus généralement un capital relationnel, qu’on appelle en sociologie « capital social », jouent un rôle déterminant. Reste enfin, et ce n’est pas le moindre des motifs, la partie réservée aux affects, à cette perception subjective qu’ici on se sentira bien.
En la matière, Molliens-au-Bois présente un certain nombre d’atouts, comme ses paysages bucoliques, l’espace qu’il permet d’envisager en la figure du jardin et enfin le bruit. Ce bruit dont les querelles de voisinage se font régulièrement l’écho et y représente une des principales sources d’insatisfaction lorsque l’on aborde la question du logement. Aussi, le débat prend un autre tour lorsqu’une des intervenantes fait part de son désir de réentendre tinter les cloches de l’église. « Ҫa se discuterait » entend-on alors. Un autre débat peut-être.

 

Complément explicatif quant à la démarche

Les dénommées « Alouettes » renvoient à un questionnement initial, apparu alors que notre coordinateur allait au contact des villageois de manière à leur présenter le projet de notre collectif de « forgerons » (artistes, photographes, graphistes, scientifiques qui visent à co-construire avec des habitant.e.s peu en visibilité, à qui on donne rarement la parole ou tout autre moyen d’expression). Cette remarque avait alors fusé, impromptue et donc intéressante : « Et pourra-t-on parler des alouettes ? » Il s’agissait là de l’oiseau au sens littéral du terme, un volatile qui tend à disparaître de la plaine picarde, ce que déplorait cet interlocuteur. De là à reprendre cette interpellation et à en faire le sous-titre du projet de La Forge (« Habiter la nature »), il n’y avait qu’un pas, vite franchi pour l’interrogation qu’elle provoque. Mais c’est encore sa dimension heuristique que nous voudrions ici soulever. Nous entendons par ce terme la faculté d’une situation, a priori obscure, à produire du savoir, de la connaissance. Car au-delà de l’anecdote, en effet, il nous apparaît aujourd’hui plus clairement tout l’intérêt que l’on pourrait retirer de cette allusion au changement. Parce que notre groupe, composé d’artistes, d’écrivains, de photographes et de scientifiques s’interroge actuellement sur ce qui fait la particularité de la vie dans cette campagne de l’Amiénois, la disparition du petit passereau est en effet un symbole. Il reste notamment inféodé à la représentation que l’on se fait des paysages de champs ouverts (l’Openfield), alors qu’on estime qu’il perdrait désormais de 1 à 2% de ses effectifs, en France, chaque année. Mais les alouettes ce sont encore, au sens métaphorique maintenant, ces images d’Épinal d’une ruralité qui a subi les mutations de la post-modernité, à savoir l’effacement progressif d’une culture spécifiquement liée à un type d’espace agraire. Autrement dit, les alouettes sont également ces personnages qui recherchent dans les signes du présent un biotope favorable au maintien de ce qui paraît déclinant, au premier rang duquel déclin on trouve la sociabilité d’antan, du moins telle qu’on se l’imagine ou qu’on pense l’avoir vécue.
C’est sur ces perceptions que nous allons viser à revenir dans la restitution des débats qui ont animé le café-parlé récemment dans l’ancienne forge du village et également siège social de l’association.

 Christophe Baticle
Travailleur intellectuel, surnuméraire ès Sciences sociales
Faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie, anthropologie, sciences de l’éducation et sciences sanitaires et sociales
Laboratoire Habiter le Monde
Université de Picardie Jules Verne, Amiens
Université catholique de Lille

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