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Jean-Marie, un morceau d’histoire

[- La Forge, rencontre avec Jean Marie Fontaine, agriculteur, éleveur de vache à Molliens au Bois. Écrit de Christophe Baticle. Le 29 octobre 2020 -]

« Nous avons vu disparaître les sociétés paysannes pour voir advenir l’agriculteur. Si la civilisation agricole cessait d’être paysanne, elle demeurait familiale.

Ce débat a été relayé aussi bien par des anthropologues, des sociologues culturalistes que par des marxistes, pour qui l’entrée de l’agriculture dans le mode de production capitaliste s’est faite à travers la petite production marchande, familiale avant tout [Tepicht 1973 ; Servolin 1985 et 1989 ; Tchayanov 1990]. »

Bertrand Hervieu et François Purseigle : « Pour une sociologie des mondes agricoles dans la globalisation », in Études rurales, n°183, 2009, pages 177 à 200.

L’agriculture familiale

            Jeudi 29 octobre 2020, pour l’heure nous ne sommes pas de nouveau confinés, on ne parle pas encore de couvre-feu, mais les masques sanitaires restent de rigueur et l’atmosphère ne laisse pas de doute quant à l’inquiétude qui règne. Drôle d’année dira-t-on probablement dans l’avenir, comme on parlait en 1939 de la « drôle de guerre », sauf que d’ennemi nous n’avons pas. Ni menace d’envahissement, pas davantage d’armée sur le pied de guerre : nous vivons plus simplement la réalité d’un système productif qui a peut-être joué aux apprentis-sorciers (soit dit en passant et sans rien céder à la tentation complotiste du moment). La Covid-19 plane toujours sur le monde, un virus facilement éliminable par un simple lavage des mains à l’eau savonneuse, mais redoutable lorsqu’il pénètre les corps. En arrière-plan, vraisemblablement des travaux sur le vivant, ici viral, comme on en vu tant depuis la première révolution agricole. Les victimes sont désormais les personnes âgées, mais pendant très longtemps la logique du capital a surtout éliminé les « canards boiteux » de l’économie productiviste. Certains ont réussi à passer sous les fourches caudines de ce nouveau culte : la rentabilité. Nous écoutons aujourd’hui Jean-Marie, agriculteur à Molliens-au-Bois, un village de la Somme peuplé d’un peu plus de 300 habitants. Lui est parvenu à s’en sortir tant bien que mal, mais au prix de sacrifices qui disent bien ce que fut le maintien dans l’agriculture familiale. Au travers de son histoire personnelle, c’est aussi un morceau de la grande histoire qui se déroule, celle du « toujours plus » imposé à la multitude des anciens paysans devenus agriculteurs.

Le changement coûte que coûte : une autre version du « quoi qu’il en coûte » [1]

            Il y a effectivement un pas conséquent entre la condition paysanne, laquelle se vivait comme un état, et le métier d’exploitant agricole, choisi comme une possibilité parmi d’autres. Dans sa théorie des sociétés paysannes[2], Henri Mendras ne décrivait pas un métier, mais bien un destin social. Plutôt que de devenir paysan, on naissait dans ce seul horizon. Ça n’empêchait pas d’apprendre à le devenir, mais les possibilités d’y échapper restaient rares. Puis il y eut la modernisation à marche forcée : produire plus et mieux avec la promesse d’une amélioration des conditions de vie pour les producteurs. L’Après-guerre acheva ainsi un univers qui se mourrait déjà depuis le début du XXe siècle. Mendras en sortit un ouvrage qui connut un grand succès, La fin des paysans[3], soit le constat que disparaissait peu à peu ce vaste monde de petits fermiers dans des campagnes populeuses. L’exode rural reprenait de plus belle et les espaces ruraux perdaient une part conséquente de leurs bras pour les périphéries urbaines en quête de main d’œuvre. En 2019, on ne comptait plus que quelques 400 000 exploitants agricoles en France, soit seulement 1,5% de l’emploi dans le pays. C’était d’après l’INSEE quatre fois moins que quarante ans plus tôt[4].

            Si pour le mandarin universitaire[5] il s’agissait d’une mutation culturelle, d’autres chercheurs y ont vu le signe d’une logique beaucoup plus matérielle et singulièrement implacable. Dans la lignée de Claude Servolin[6], un Marcel Jolivet, par exemple, constate la nécessité de l’accumulation du capital pour tenir dans le monde agricole qui s’impose à la suite du Second Conflit Mondial[7]. Avec le virage économique des années 1980, cette tendance s’accentue encore davantage.

            Cette période, c’est justement celle qu’à connue Jean-Marie. Aujourd’hui à l’orée de sa retraite, ce dernier s’est installé il y a maintenant 45 ans, soit au milieu des années 1970. Auparavant il fit comme beaucoup de gens de son milieu, à savoir aide-familial dans la ferme parentale. Mais cette nouvelle vie qui s’offre désormais à lui pourrait bien rester celle du labeur puisqu’il continuera à aider très probablement. Il a d’ailleurs conservé deux hectares et quelques bêtes pour s’occuper. Bien qu’il ait toujours aimé travailler la terre et s’occuper du bétail, n’empêche que la vie professionnelle fut difficile.

Il témoigne ainsi de journées interminables, de sorte que les semaines s’étirent sans discontinuer : jusqu’à plus de 70 heures hebdomadaires. Le « produire plus » est devenu un leitmotiv, toujours plus, mais pas pour gagner davantage. Il existe en effet bien des méthodes pour annuler le prix des efforts consentis. La première consiste à empêcher l’augmentation des prix, mais dans le milieu agricole il existe des syndicats et ces derniers sont puissants. Un autre moyen tient dans ce que Jean-Marie appelle « les fausses augmentations ». Le procédé est assez simple au fond : il suffit de faire varier les attendus en matière de qualité. C’est ce qui s’est passé notamment avec le lait. Expliquons le stratagème. Le tarif au litre dépend d’une certaine quantité de matière grasse contenue dans le produit. L’augmentation des prix à l’achat s’est ainsi accompagnée d’une nouvelle exigence qualitative. Résultat, l’augmentation n’en fut pas une. De leur côté les grands distributeurs n’ont pas perdu l’occasion d’augmenter les chiffres sur leurs étiquettes… au prétexte que leurs coûts d’achat avaient augmenté pour répondre aux revendications des producteurs… CQFD. Ainsi va la vie agricole.

            Afin de suivre les normes de plus en plus draconiennes il faut néanmoins dégager davantage de marge. Pour ce faire, la recommandation du conseiller agricole reste sensiblement la même : agrandir le cheptel. Ainsi fut fait, en passant de vingt à quarante vaches laitières. Mais pour les accueillir il était nécessaire de disposer de l’espace adéquat. On a donc fait bâtir un second hangar pour ces bêtes supplémentaires et son lot de génisses de remplacement, sans compter la dizaine de bêtes allaitantes venues compléter les cinq premières. Avec les veaux cela représente environ et en moyenne 115 bovins, un joli troupeau pour deux hommes seulement.

La qualité de vie : « gens de peu » attendent peu

            Contrairement à beaucoup de familles agricoles où on privilégie un des garçons afin de reprendre l’affaire des parentale, un autre schéma s’est profilé pour Jean-Marie, qui s’est installé avec son frère. L’avantage est d’ailleurs parfois très relatif. Ne disait-on pas, dans le milieu, « c’est le plus bête qui restera sur la ferme » ? Entendons ici par « bête », non pas un manque d’intelligence, mais une moindre aptitude pour les études, nuance de taille. Pour s’en convaincre, il suffirait de lire Le vin bourru[8], ouvrage dans lequel Jean-Claude Carrière raconte la complexité du travail de son propre père, paysan amené à sans cesse réfléchir aux tâches qui s’amoncèlent et auxquelles il faut faire face avec une véritable ingéniosité organisationnelle. Ce qu’il faut comprendre dans cette expression, c’est que le plus apte à gagner sa vie autrement, notamment grâce aux diplômes, libérera la place pour celui qui restera.

            L’entente fraternelle a tenu sur la longue durée, même si chacun a établi sa propre structure d’exploitation : pour Jean-Marie les bêtes à viande, alors que les vaches à lait revenaient à son cadet. Ceci étant, le matériel familial est mis en commun pour les travaux nécessaires, notamment le travail des champs qui exige de lourds investissements.

            C’est là la limite du modèle : à deux sur une seule surface agricole utilisée (SAU) conçue pour la génération précédente, et de taille moyenne qui plus est, revient rapidement à un défi. L’équation peut bien être retournée dans tous les sens, la réponse au problème reste toujours la même : s’agrandir, encore, toujours. Le second hangar n’était entré en fonction que depuis quelques années quand les 18 premiers hectares vinrent compléter les terres léguées par les parents. Il s’est agi dans un premier temps d’un bail en fermage. Leur rachat interviendra plus tard. De reprise en reprise, l’exploitation en vient à compter 95 hectares, la surface actuelle. Une extension non négligeable, et pourtant dans la région cela reste très moyen. Le conventionnel est très exigeant en hectares et la tendance ne semble pas s’infléchir[9]. L’INSEE Picardie révèle ainsi que c’est en Picardie qu’on trouve les terres les plus chères : en 2019 l’hectare se vend en moyenne 10 150 euros pour le département de la Somme, très loin devant le prix national, autour de 6 000 euros.

« Le prix de ces terres est souvent tabou en Picardie[10]. D’une part, celles-ci constituent un capital rarement pris en compte dans le niveau de vie des agriculteurs propriétaires, d’autre part, ce sont eux qui imposent des loyers élevés, rendant plus difficile l’installation de jeunes. »[11]

            Le système de Jean-Marie et de son frère consiste à développer une forme de polyculture-élevage. Une partie dominante de la sole est occupée par des céréales, indispensables pour le paillage des litières. Le reste se partage entre colza et pommes de terre principalement. Les betteraves fourragères ont été abandonnées du fait de la main d’œuvre qu’elles exigent et de la difficulté pour les bêtes à ne pas s’étrangler en les mangeant.

            Le seul luxe de Jean-Marie aura été, au final, la faculté qu’il a eu de prendre un peu de vacances pendant les périodes un peu plus creuses : huit jours aux sports d’hiver et autant l’été en Bretagne ou encore à la montagne. C’est l’un des atouts lorsque l’on travaille à deux, car « les bêtes, c’est contraignant ».

            Nuançons néanmoins. Si Jean-Marie s’offre ces périodes de congés, c’est que, contrairement à beaucoup d’agriculteurs, il a pu bâtir une famille. Lors d’une de nos rencontres « des alouettes », un intervenant le plaisanta à ce sujet : Jean-Marie a attiré à lui l’institutrice qui officiait alors dans la commune. Faudrait-il rappeler ici la persistance du célibat dans la profession que l’on conseillerait la lecture de Pierre Bourdieu, auteur d’un célèbre Bal des célibataires[12]. Dans cette veine, citons également l’entretien réalisé par Rosine Christin et publié dans La misère du monde[13]. L’étude du phénomène s’est depuis étendue à l’ensemble des mondes ruraux[14].

            La vie à la campagne est ainsi très loin du long fleuve tranquille et, n’en déplaise aux utopies rustiques[15], l’engagement dans le travail de la terre est souvent un mariage de raison avec le Crédit Agricole.

            Jean-Marie reste philosophe, mais ça ne l’empêche de remarquer certaines contradictions très contemporaines. Ainsi, bien que l’on s’inquiète de plus en plus du bien-être animal, il constate que les bêtes d’élevage sont de plus en plus « poussées ». Ainsi va la roue des profits, qu’il ne faut pas confondre avec celle de la fortune.

Christophe Baticle
Travailleur intellectuel, surnuméraire ès Sciences sociales
Faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie, anthropologie, sciences de l’éducation et sciences sanitaires et sociales
Laboratoire Habiter le Monde
Université de Picardie Jules Verne, Amiens
Université catholique de Lille

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[1] Emmanuel Macron, allocution du 12 mars 2019.

[2] Cf. Les sociétés paysannes Eléments pour une théorie de la paysannerie, Paris, Gallimard, 1995 [Armand Colin, 1976], « Folio-Histoire ».

[3] La fin des paysans. Suivi d’une réflexion sur la fin des paysans, vingt ans après, Arles, Actes Sud, 1991 [Armand Colin, 1967, « Futuribles »), « Esprit ».

[4] Cf. Olivier Chardon, Yves Jauneau et Joëlle Vidalenc : « Les agriculteurs : de moins en moins nombreux et de plus en plus d’hommes », Focus, INSEE, 2019 [En ligne] https://www.insee.fr/fr/statistiques/4806717

[5] Cf. Henri Mendras : Comment devenir sociologue ou les mémoires d’un vieux mandarin, Arles, Actes Sud, 1995.

[6] Cf. « L’absorption de l’agriculture dans le mode de production capitaliste », in L’univers politique des paysans, dirigé par Yves Tavernier et alii, Paris, Armand Colin, 1972, pages 41 à 78.

[7] Cf. Pour une science sociale à travers champs. Paysannerie, ruralité, capitalisme (France XXe siècle), Paris, éditions Arguments, 2001.

[8] Sous-titré Mon village : un monde perdu, Paris : Plon, 2000.

[9] Cf. Gérard Chouquer et François Purseigle : « Les agricultures de firme », (volume 2 : Délocalisation et évictions), in Études rurales, n°191, janvier-juin 2013.

[10] Pour Jean-Marie, c’est surtout la reprise des surfaces agricoles qui constitue un tabou.

[11] Source : file:///C:/Users/ensat/AppData/Local/Temp/EcoPic95.pdf

[12] Sous-titré Crise de la société paysanne en Béarn, Paris, Seuil, 2002, « Points », série « Essais ».

[13] Sous la direction du même Pierre Bourdieu, Paris, Seuil, 1998 [1993], « Points », pages 1357 à 1374.

[14] Cf. Benoît Coquard : Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, La Découverte, 2019, « L’envers des faits ».

[15] Cf. Henri Mendras : Voyage au pays de l’utopie rustique, nouvelle édition suivie de « Retouches à mon voyage au pays de l’utopie rustique », Arles ? Actes Sud, 1992 [1979].

Action réalisée

Démarche :
Habiter la nature ? (en chantier)

Auteur.e.s
Christophe Baticle

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