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Marion Bacrot, panicultrice

[- Première Rencontre des Alouettes, à La Forge, écrit de Denis Lachaud -]

Val de Maisons @Eric Larrayadieu


Je suis issue du milieu agricole, mais mes parents ne l’étaient pas. On a repris les quelques hectares qui restaient de leur projet agricole.

Ma grand-mère possédait des terres.

Mon père disait “Ces terres, c’est le plus bel endroit du monde“.

Il a laissé tomber le droit pour s’y installer. Mais ça n’a pas fonctionné. Il s’est endetté. Beaucoup. Il a été contraint de céder une partie des terres.

Maman est devenue institutrice pour assurer un revenu régulier.

Mais ça ne suffisait pas.

Mon père a travaillé pour Monsanto.

J’ai grandi parmi les affiches “Protégez la nature, mettez du Round Up“.

Papa est tombé malade. Cancer de la prostate. Il est mort en 2005. Je pense que c’est lié à son métier.

Avant de mourir, il a planté sept hectares et demi d’arbres.

En 2011, j’étais à Paris avec Grégoire, mon amoureux. Je faisais du conseil, de la sociologie.

J’avais envie de mettre les pieds dans les bottes. C’était viscéral.

J’ai travaillé pour le réseau Cocagne. C’est un système comparable à une AMAP. On y fait de la réinsertion. Moi, ce qui me plaisait, c’est le travail des légumes.

En 2011, maman nous a dit qu’elle allait arrêter de s’occuper des terres. Elle perdait de l’argent chaque année. Elle nous a demandé ce que nous voulions faire. Mon frère vivait en Champagne, ma sœur à Rouen. J’étais enceinte jusqu’aux yeux. Grégoire et moi, on a discuté. On s’est dit “On essaye“.

On s’est dit qu’on devait pouvoir vivre avec 23 hectares. Restait à savoir comment.

On a trouvé une formation agricole bio dans le Jura débouchant sur le Brevet Professionnel de Responsable Agricole.

Nos allocations Pôle Emploi permettaient de financer la formation.

Cette formation ouvrait sur des domaines très divers, elle proposait beaucoup de possibilités différentes.

Ma première idée a été les PPAM (Plantes à Parfum Aromatiques Médicinales).

Mais je voulais quelque chose de plus essentiel.

On s’est rendu compte que paysan-boulanger, ça correspondait à nos terres, des terres à blé situées près du Plateau des Moulins. Le blé, la farine, le pain, ça avait du sens.

Grégoire était comédien, d’origine provençale. Façonner du pain près du feu, ça lui parlait plus que faire pousser des légumes dans la boue picarde.

Il a donc suivi la formation de paysan-boulanger, moi je me suis orientée vers le maraîchage.

On pensait qu’on pourrait aussi avoir des poules. L’objectif c’était de vendre du pain, des légumes et des œufs. Mais c’était trop. On est deux. On a redimensionné.

En septembre 2013, il nous restait un bout de diplôme à valider. On pouvait le faire à distance. Grégoire a remplacé Inès Deraeve pendant son congé maternité. Il s’est retrouvé dans le bain tout de suite.

Pendant ce temps, je me suis lancé dans les démarches, DDTM, MSA, notaire, montage de projet avec recherche de subventions pour les jeunes agriculteurs auprès de l’état et de la région.

On s’est installés en GAEC en 2016. À 50/50.

On est fermiers sur les terres familiales.

On est tous les deux sur le bail agricole. Tous les deux chef d’exploitation.

On a fait attention à être à égalité du point de vue statutaire.

On a cherché une maison. Finalement, maman nous a proposé d’en chercher une pour elle et de nous laisser la maison familiale. C’était compliqué pour moi.

On a songé à s’installer à l’extérieur, monter une yourte par exemple.

Finalement, maman a acheté une maison à Molliens au bois et on s’est installés.

Dans la maison familiale.

On a assumé.

Elle n’est pas idéale mais je l’adore. On l’a rachetée à 50/50. On y a construit notre fournil. Dans l’ancien atelier de papa.

On a commencé en faisant une fournée de 15 pains.

Chaque semaine, ça augmentait.

On est passés d’une à deux fournées. Puis trois. On allait faire le pain à Bayonvillers, chez Inès, puis on rentrait le vendre dans le couloir.

Pendant ce temps, on faisait construire le four par un constructeur de Bretagne. C’est un four à chauffe directe de 4 mètres de diamètre. On le chauffe avec le bois de nos terres. On en achète aussi. On utilise 25 stères par an. Du Frêne, du hêtre, du tilleul.

Des bois ni trop durs, ni trop légers.

On a un petit moulin Astrier, les meules sont en granit, la dormante et la volante.

45 kilos de blé donnent 35 kilos de farine.

1 kilo de blé donne 1 kilo de pain.

On a tout commencé à la main et petit à petit, on s’est équipés.

On sait ce que la mécanisation nous apporte.

On a acheté un pétrin mécanique, une fendeuse pour le bois. Ça nous a soulagés.

On ne s’est pas équipés pour tout. On continue de façonner et d’enfourner à la main.

On a converti les terres en bio. Ça prend trois ans.

On achète deux variétés de blé : Ubicus et Royal.

Notre blé est bio, il bébéficie aussi du label Déméter.

On ne traite pas du tout. On s’appuie sur le travail du sol. On sème, on laisse pousser, on voit ce qui arrive.

Le rendement n’est pas énorme mais ça nous convient.

On fait des rotations sur cinq ans. On fait pousser du blé sur deux ans, puis le terrain passe en prairie pour trois ans.

On fait pousser du trèfle. Le trèfle apporte de l’azote à la terre.

C’est un peu sans filet. On prend le moins de risques possibles. C’est pour ça, par exemple, qu’on n’utilise pas de blé ancien pour l’instant.

On trie le blé très vite après qu’il est sorti du champ, il y a du vert dedans, il ne faut pas que ça chauffe.

Aujourd’hui, on a atteint une vitesse de croisière. On se sort un SMIC chacun.

Dans cette configuration on ne pourra pas faire plus de pain.

On a deux jours de vente, on vend 200 pains par jour, soit 400 par semaine.

Pendant le confinement, on a mis au point un système de Drive.

C’est un métier très physique. J’aime bien la vente. J’ai beaucoup de plaisir à vendre le fruit de mon travail.

Je connais bien les gens. C’est chaleureux. On a une clientèle très variée.

On a envie que le pain reste accessible. Ça démarre à cinq euros le kilo.

On ne voulait surtout pas faire un produit de luxe. C’est du pain d’ici, il faut que les gens d’ici puissent manger du pain d’ici.

Dans une aile du bâtiment, il y a la meule, puis le fournil et l’espace de vente, à côté du fournil. Le blé entre à un bout, le pain sort à l’autre.

On voulait que l’agencement dans l’espace suive l’ordre de la fabrication.

Le beau fait partie du projet. Il faut que ce soit joli.

Aujourd’hui, on vend du pain, des produits bio et locaux, de l’huile de colza, de l’huile de lin, des lentilles, des tisanes…

On prend une marge sur ce qui nous demande de la logistique. Sinon on n’en prend pas.

Il y a désormais un maraîcher qui vient vendre ses légumes.

C’est agréable de travailler avec des gens qu’on aime bien. Et ça arrange nos clients.

C’est très important, pour ce genre de projet, d’être soutenus par l’entourage.

Mes frère et sœur m’ont fait confiance.

On a tout mis sur le tapis. Personne n’a fait de cadeau à personne. Il ne faut pas se prendre les pieds entre l’argent et les sentiments. Il ne faut pas que quelqu’un se sente lésé.

Plus on est autonomes et mieux on se porte.

En cas de catastrophe, on a un voisin qui fait du blé panifiable bio, on peut faire appel à lui.

On a eu de très bonnes fournées, on a eu des fournées moyennes.

Du pain plus plat, plus acide.

On aime travailler avec de la farine fraîche. Dans la farine stockée s’installent les vers de farine et les mites.

On ventile le blé pour empêcher les charançons de s’y installer.

On est interchangeables sur 80% des tâches.

Grégoire m’a formée pour le pain. Je n’en ai jamais fait ailleurs que chez nous.

C’est lui qui se charge du travail du sol.

Je n’ai pas la force physique pour le tracteur. C’est le vieux tracteur de papa, certains outils sont tordus, je n’arrive pas à les atteler.

On a lutté pour qu’il n’y ait pas de travail genré, mais on s’est aperçus que dans certains domaines, ça demandait plus d’énergie de lutter contre que de laisser aller.

Finalement, je passe beaucoup plus de temps à la meule que dans les champs.

C’est difficile de goupiller la partie agricole entre les fournées. On a songé à faire travailler d’autres personnes sur cette partie, mais on y a renoncé.

On perdrait la poésie du projet.

Pour la moisson, on fait quand-même appel à un voisin.

On achète la farine de seigle et de sarrasin à Inès.

Dès qu’on peut s’approvisionner en local, on le fait. Mais on aime aussi incorporer des abricots ou du chocolat dans le pain. On achète du maïs aussi. Je crois qu’il est français. Italien peut-être.

J’aurais jamais fait ça si j’étais seule. Ça aurait été trop lourd. C’est un projet de couple.

Les Paniculteurs, c’est le nom que nous avons donné à notre ferme.


Action réalisé

Démarche :
Habiter la nature ? (en chantier)

Auteur.e.s
Denis Lachaud

					    Productions liés
- Photographies d’Habiter la Nature

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