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On n’arrête pas le progrès ?

[ Rencontre des Alouettes avec Yseline et Aubin, écrit de Christophe Baticle. À La Forge, le 11 décembre 2021 ]

Le robot de traite n’a pas de petit nom

            Il mesure un mètre sur cinq notre personnage principal. On ne lui connait pas de nom, même s’il est programmé pour en proposer à ses amies les Prim’Holstein. Pour l’accueillir à la ferme ce fut « tout un processus » : un local, des murs de béton, une nouvelle fosse…

            Lui, c’est le robot de traite. Appelons-le Pie 2.0, le roi du parc où déambulent les vaches qui viennent régulièrement s’y frotter. C’est avec Yseline et Aubin que nous avons découvert ses immenses potentialités, démiurgiques puisqu’il fait couler le lait à flot : un miracle de technologie.

            Au bonheur des bovins spécialisés dans la production de cet or blanc ? Mieux être pour les éleveurs ? Nous nous interrogerons ici sur les conséquences de la modernisation dans l’élevage à partir de cette ferme où travaillent ces deux frère et sœur. Visite d’une exploitation « en conventionnel » : laitières, allaitantes, viande et cultures.

L’EXPLOITATION YSEBIN : s’agrandir pour « s’en sortir »

            Ysebin, « comme nos prénoms » précisent les deux jeunes salariés de leurs parents. La ferme est installée sur deux sites : Molliens-au-Bois (dont ils sont originaires) où se déroule l’échange et Naours, un village distant d’une petite quinzaine de kilomètres et célèbre pour ses grottes. Ils s’y sont installés il y a trois ans. L’ensemble pèse pour 129 ha environ, dont une quarantaine en pâtures[1], mais une grande partie reste en location. L’exploitation s’est adaptée à la topographie, notamment de Naours où les pentes ne permettent pas toujours le labour. Dans ce cas de figure l’élevage subsiste comme la solution pour occuper des terres non cultivables. Deux parcelles au moins répondent ainsi à cette configuration. Elles peuvent accueillir une partie du troupeau, mais également fournir l’herbe fauchée qui entrera dans le régime alimentaire des animaux parqués. Avec la luzerne et le maïs ensilé, la ferme produit une part de ce bol alimentaire. En moyenne il s’agit de trouver l’équivalent de 45 ha de maïs chaque année. Selon les saisons et la rotation des terres, Ysebin se fournit partiellement à l’extérieur : entre 10 et 25 ha achetés sur pied et ensilés pour la campagne à venir.

            Il reste trois éleveurs laitiers sur Naours, dont cette exploitation, mais leur conviction est faite : « Il en restera peut-être une dans trente ans. » Les reprises impliqueront pour eux une nouvelle concentration de la production, « pour s’en sortir. » La commune est pourtant forte de 1 700 ha, dont 430 ha boisés. C’est donc un territoire relativement vaste pour la région, mais le localisme agricole s’est relâché avec le temps : de plus en plus « d’étrangers » viennent y cultiver et, à l’inverse, les locaux ont une partie de leurs terres à l’extérieur.

            Côté cheptel il se distingue en trois catégories : les Prim’Holstein qui produisent le lait pour une coopérative, des Blondes d’Aquitaine pour la viande et tertio les jeunes. Ces derniers entreront dans la production laitière pour les femelles, les mâles partant pour l’abattoir entre quinze jours et un mois. Tout ce petit monde séjourne en pâture, en dehors des laitières et très jeunes veaux. Au vu des normes actuelles, c’est donc une exploitation de taille moyenne.

PIE 2.0 : un super ordinateur au service du lait du XXIe siècle

            Pour retirer un revenu suffisant, Ysebin a agrandi progressivement son troupeau. La traite d’autant d’animaux devenant difficilement réalisable, l’investissement dans un robot a été la solution trouvée. Neuf, un tel équipement aurait nécessité 156 000 €, une somme… « C’est le prix d’une maison » s’étrangle François. « Mais c’est un outil de travail » répond Aubin. Eux ont opté pour un matériel d’occasion, mais qui leur a tout de même coûté entre 71 000 et 72 000 €, sans compter les investissements annexes : caillebotis, constructions en dur… Pour leurs parents, il a donc fallu emprunter et s’endetter.

            Un investissement qui offre davantage de confort pour les éleveurs, lesquels s’appuient désormais sur la gestion de l’appareil. Quant aux vaches, « c’est comme elles veulent et quand elles veulent » : la traite à la demande en quelque-sorte. En échange de leur breuvage, chacune reçoit une récompense, à savoir « le meilleur », un concentré de granulés d’une qualité supérieure et appétent. Certaines l’ont bien compris, qui se présentent plus que de nécessité devant Pie 2.0, « toujours les mêmes », les gourmandes. Notre robot s’adapte : si elles fournissent plus, elles recevront davantage. Toutes les données sont en effet enregistrées dans l’ordinateur de bord, mieux qu’une écurie high tech de grand prix automobile. D’ailleurs, ces productrices sont parfois comparées à des Formules 1.

            Pour ces raisons notamment, les quantités retirées augmentent, car les malignes ont compris la leçon dispensée par Pie 2.0. Alors qu’elles sont traites deux fois par jour dans le système manuel, ces performeuses en arrivent à une moyenne de 2,8 grâce au robot.

            Mais ne vous imaginez pas que l’on puisse duper aussi facilement un ordinateur bien programmé. De la sorte, pas question d’accéder à la demande d’une bête qui se présenterait trop souvent. Il faut un intervalle de sept heures minimum entre deux traites, pas une de moins. Et si certaines venaient à insister ? Elles resteraient dans le box sans être satisfaites. Mais dans l’hypothèse où elles décideraient un sit-in ? Une petite décharge électrique les ferait déguerpir. « Il y en a qui font ça que de tourner pour avoir un petit granulé. » Autre situation, le bovin présomptueux : alors qu’il respecte les horaires, sa production est insuffisante. Ici, le robot l’invitera à revenir se faire tâter le mamelon plus tard. La seule attitude à laquelle Pie 2.0 ne peut encore rien, ce sont les récalcitrantes qui rechignent à se faire traire assez souvent. Dans ce cas de figure, c’est l’éleveur qui doit intervenir pour les y amener. « On surveille celles qui sont en retard. Si ça fait douze heures, c’est trop. » Dans les usines on appelle ça du « freinage », acte délibéré des ouvriers pour protester contre les cadences. Peut-être rien de tel dans la conscience des laitières mal heurées, mais Aubin est lui bien conscient que « c’est une usine. »

            Il y a un motif objectif qui amène notre robot à modérer ses interventions. À trop tirer sur la corde on finit par abimer les mamelles. Et puis chaque traite se solde par un coût : usure du matériel, électricité…

            Toutefois, l’œil de l’ordinateur est implacable, jusqu’à signaler qu’une vache est entrée dans sa période de chaleurs, car la température est surveillée en permanence. L’inséminateur est alors appelé pour faire son œuvre. Pour les allaitantes on préfère ici le taureau. La ferme dispose de deux reproducteurs, l’un en permanence en pâture et l’autre qui s’y retrouve lorsqu’un groupe de génisses est prêt à être fécondé. C’est cette partie qui intéresse le plus Aubin : faire de la sélection et donc s’intéresser à la génétique.

            L’installation de Pie 2.0 a sensiblement modifié le travail des éleveurs. Sans lui ils ne pourraient pas répondre à la demande, sauf à traire toute la journée durant. Mais avec lui les interventions restent organisées selon le même schéma temporel : deux fois par jour. Il s’agit alors de vérifier si tout se déroule selon le plan projeté par la carte-mère. Dans le cas contraire il faudra donc intervenir : « toujours les mêmes », des retardataires chroniques. Pour Aubin et Yseline cela n’a pas révolutionné leur vie professionnelle puisque ce sont principalement leurs parents qui se chargent de la traite, « mais c’est un confort. »

            D’autres actions sont néanmoins requises, comme les soins sur des bêtes affectées par des pathologies, dont les inflammations des pies (mammites). Mais là encore c’est Pie 2.0 qui fournit les informations pour signaler d’éventuels problèmes : une température trop élevée par exemple. De la sorte, le robot est à l’éleveur contemporain ce que la valise est au mécanicien : sa boussole pour repérer les pannes. Et comme la valise, Pie 2.0 fait la distinction entre chaque cylindre. En effet, une vache laitière a quatre trayons, mais chacun est relié à un « quartier » bien spécifique. Pas de confusion pour notre ordinateur, qui repère le trayon posant problème. Dans ce contexte il mettra à part le lait retiré du quartier malade. On le donnera aux jeunes veaux, car il est exclu de la vente alimentaire pour les humains. Certains éleveurs préfèrent le jeter et nourrir les jeunes avec du lait en poudre, mais « ce n’est pas un problème pour les veaux » avance Aubin. Il est vrai que dans la nature le choix n’est pas laissé à l’animal de choisir sa mère. Choisit-il son trayon ?

PERFORMANCES ET ANOMALIES : une défaillance électrique

            Conséquence de ce système, chaque animal est classé selon son rendement, en fonction des résultats produits par chaque traite. Certaines exploitations d’importance vont jusqu’à différencier leur troupeau en parcs distincts, selon la classe de productivité. Pie 2.0 offre encore un avantage non négligeable : c’est lui qui se prend les coups de pattes lorsqu’il y a mécontentement des animaux. Les contremaîtres aimeraient pouvoir en dire autant. Notre robot encaisse sans broncher, mais il sait également écarter les turbulentes.

            Seule difficulté, mais de taille, l’incident technique. Avec la mécanisation de la production dans toute l’économie, nous sommes entrés dans la « civilisation de la panne »[2]. Avec la montée en puissance de l’électronique, les causes d’interruption de la production se sont multipliées. Mais les problèmes peuvent survenir à l’occasion d’un phénomène beaucoup plus banal, comme une coupure de l’alimentation électrique.

            La ferme a eu à déplorer ce type d’incident la veille même. À 8H00 du matin plus de courant. C’est un poteau en bois, situé dans l’une de leurs prairies, qui s’est cassé du fait des intempéries. La ferme ne disposant pas de groupe électrogène monté sur tracteur, la traite risquait alors de ne pouvoir être réalisée automatiquement. Mais Pie 2.0 est bien conçu et il dispose d’une réserve électrique lui permettant de prévenir les éleveurs. Une sonnerie retentit alors sur les portables référencés, le père dans un premier temps, puis la mère et enfin Yseline et Aubin. Les appels peuvent ainsi se reproduire en boucle jusqu’à ce qu’une réponse soit apportée. De plus, la société qui assure la maintenance peut être mandatée à tout moment pour intervenir. Ceci étant, il a fallu prendre un contrat dans ce sens, dont le prix ne comporte que les quatre révisions annuelles, les pannes étant facturées si elles se situent hors garantie.

            Enfin, l’ordinateur entretient une très ancienne pratique du milieu de l’élevage : il fournit des identités aux animaux (pour les vaches laitières). « On reçoit un carton avec un nom et les caractéristiques de la bête, mais ça sert pas à grand-chose. On ne va pas les appeler par leur nom. » En effet, même si on peut changer cette nomination, qui tient compte de la lettre à l’honneur cette année-là (« comme pour les chiens »), avec quelques « 250 bétails au total », on imagine mal les éleveurs apprendre cet inventaire. « Il y en a qui donnent des noms, précise Yseline, mais ils en ont peu. » Dans leur cas, le nombre de bêtes exact est difficile à connaître précisément, on ne fait pas l’appel chaque matin. On se sert donc du numéro indiqué sur la boucle d’oreille si on a besoin de référencer une information. C’est ici encore Pie 2.0 qui gère cette affectation numérale. On comprend mieux pourquoi la « Ferme des 1 000 vaches », qui a tant défrayé la chronique, ne les surprend pas plus que cela. « Ça finira comme ça », affirme Aubin. Lui n’est pas contre, quand Yseline se dit « pas pour. » Mais Aubin explique : « Ma mère surveillait son troupeau tous les jours. Quand vous avez 1 000 vaches, le regard change. »

            Ce sont surtout les bêtes à lait que l’on surveille. Éventuellement on en reconnaît certaines à leurs tâches différentes. « Les Blondes on sait moins. On est beaucoup moins avec les Blondes. » Ces dernières sont en effet plus autonomes, car leurs rendez-vous avec l’éleveur se limitent au nourrissage, aux soins et aux départs pour l’abattoir.

            Bien entendu l’ordinateur ne peut pas tout prévoir. Il y a une part de mortalité inexpliquée : maladies, blessures, anomalies congénitales ? Pour savoir il faut faire intervenir un professionnel et c’est onéreux. « On cherche pas à savoir si c’est pour perdre des sous pour rien ; c’est du vivant. Donner 70 balles pour entendre qu’il ne sait pas… » Nous sommes ici face à la condition économique des éleveurs, pas dans un refuge. Il y a bien eu une autopsie, « il y a longtemps » précise Yseline, mais c’était déjà 90€.

            Il y a encore les vêlages, qui peuvent être des moments tendus. En règle générale, « ça se passe bien », mais il peut arriver qu’ils interviennent, voire qu’un vétérinaire soit appelé en renfort. « On a déjà perdu un veau. » Dans ce cas il n’y a pas d’alternative possible, c’est le centre d’équarrissage qui évacue le cadavre.

L’ÉLEVAGE CHANGE, LES VOCATIONS SE PERPÉTUENT

            Nos deux frère et sœur apprécient leur actuel travail. Pour Yseline l’explication tient dans le fait qu’elle a été « élevée dedans. » De ce fait, elle ne se voit pas travailler à l’extérieur, parce qu’ailleurs « c’est toujours la même chose », alors que dans la ferme une journée ne ressemble pas à une autre, sauf sur le plan de la traite justement. En ce qui concerne Aubin la porte sur d’autres perspectives reste ouverte : « On vit au jour le jour ; on verra. » Le travail dépend des conditions, un temps sec et sans chaleur excessive représentant un idéal. Les Prim’Holstein n’apprécient pas les fortes températures, ce qui les amène à se détourner de Pie 2.0, minimisant leurs efforts Et puis cette chaleur attire les mouches, quand les froidures provoquent des maladies chez les veaux ou au niveau des sabots, ce qui oblige à réchauffer le parc.

            Ce qui les déterminera à s’installer durablement, c’est peut-être la succession à venir. Certes, « rien n’est fait pour l’instant », leurs parents n’étant pas encore sur le point de prendre leur retraite. Aubin se souvient que l’année dernière il restait encore sept années à réaliser pour son père afin d’avoir l’ensemble de ses trimestres. Deuxième de sa fratrie, il a aujourd’hui 58 ans. « On en a déjà discuté, mais rien n’est fixé. »

            En attendant, ils sont tous deux salariés de la ferme, sans revenu fixe puisque « ce qu’on besoin, on l’a et puis on sait que ce sera à nous plus tard. » L’essentiel tient donc dans leurs cotisations sociales, qui les prémunissent quant à leurs droits à venir.

            Quoiqu’il en soit il faudra « se développer », car déjà l’exploitation paraît petite pour deux. Davantage de surface, la transformation du lait ou une autre production ? Il s’agira de se mettre d’accord le moment venu. « Ce qui sera le plus rentable et ce qui nous plaira d’abord. » Évolution et rentabilité reviennent plusieurs fois dans l’équation qui sera la leur demain.

            Dans ce sens, Ysoline préparera l’an prochain un BP REA. Elle connaît certes le métier, mais c’est indispensable pour obtenir les aides à l’installation ou espérer voir les banques les suivre.

            Un autre facteur pourra également entrer en ligne de compte : la vie à deux. Si Aubin est en couple avec une jeune femme qui réalise des études agricoles, ce n’est pas le cas d’Ysoline encore. En l’écoutant, on retrouve en effet chez elle une primauté accordée à la dimension familiale de l’agriculture, comme chez Ghislaine et Jean-Marie[3].

            Ceci étant, leur diversification a déjà commencé avec la vente au détail de leurs bêtes à viande. Aubin s’affaire ainsi à sélectionner pour « faire plus de poids. » Lorsqu’une des Blondes d’Aquitaine est prête à partir pour l’abattoir, sa carcasse est ensuite transférée auprès d’une société de transformation, qui renvoie la viande en caissettes de dix kg (steaks, bourguignon…). C’est Ysoline qui gère les commandes, une vingtaine en provenance de particuliers pour ensuite « faire partir » une bête. Elle n’a pas eu besoin d’une diffusion sur internet pour écouler la marchandise, le bouche-à-oreille ayant suffi. Les clients reçoivent des produits sous-vide, qu’ils congèlent pour la conservation. Avec en moyenne 270 kg de viande commercialisable par carcasse, elle réserve une ou deux caissettes à sa famille et les abats. Prochaine livraison en février…

Christophe Baticle
Travailleur intellectuel, surnuméraire ès Sciences sociales
Faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie, anthropologie, sciences de l’éducation et sciences sanitaires et sociales
Laboratoire Habiter le Monde
Université de Picardie Jules Verne, Amiens
Université catholique de Lille


[1] Avec un cheptel important, il est de plus en plus difficile, pour les exploitations d’élevage, d’en rester à la moyenne de 0,8 UGB (Unité Grand Bovin) par ha.

[2] Cf. Philippe Baverel : « La « civilisation de la panne » », Le Monde, 14/06/95, [En ligne] : https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/06/14/la-civilisation-de-la-panne_3863681_1819218.html

[3] Voir sur le site laforge.org, le texte intitulé « On n’est pas des producteurs d’image. Producteurs de porcs au temps du L.214. »

Action réalisée

Démarche :
Habiter la nature ? (en chantier)

Auteur.e.s
Christophe Baticle

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