LaForge Facebook de LaForge Au fil des jours

Gabin Choquet, maraîcher


[- Rencontre des Alouettes avec le maraîcher Gabin Choquet, Les Jardins d’un Autre Chemin, à Toutencourt , écrit de Denis Lachaud -]

Gabin Choquet construit son magasin de vente de légumes avec des matériaux de récupération et un enduit à la chaux © Eric Larrayadieu

J’ai fait STAPS, des études qui mènent au professorat de sport. Ça ne me plaisait pas, mais j’ai quand-même été au bout des trois ans.

Pour gagner de l’argent l’été, je vendais des légumes que je faisais pousser. Je ne voulais plus aller en usine.

J’ai lancé l’activité comme ça, à Toutencourt. C’est là où j’ai grandi. J’avais du terrain, je pensais qu’il allait suffire d’augmenter les quantités produites, que ça allait marcher. Une première année s’est passée et je me suis pris une grosse claque dans la gueule.

Moi je pensais que tout le monde allait acheter des légumes bio. Je pensais que j’allais échanger mes carottes contre du bois pour me chauffer, puis j’ai accepté que la monnaie pouvait avoir son utilité.

Ce qui m’embête, c’est que tout le monde n’a pas accès au bio. J’ai pensé instaurer les prix libres, un système où chacun paie ce qu’il peut par rapport à un prix indicatif, et pour ceux qui ont peu de moyens, on s’arrange, ils participent, on trouve des solutions. Mais je ne dois pas mettre en péril l’équilibre de l’entreprise. On verra plus tard…

Je vis dans une caravane, sur la parcelle principale. J’ai construit une petite extension en torchis avec des fenêtres de récup. Je dispose de 40 m2 pour vivre. J’ai pris la décision de ne pas payer de loyer. La caravane, je l’ai échangée contre un camion que j’avais récupéré. On a fait l’échange avec ma cousine.

Le premier objectif c’est de vivre de ma production. J’ai besoin au minimum de 250 euros par mois pour vivre décemment, acheter du pain et un peu d’huile, du bois pour me chauffer l’hiver. Et je les ai. Ensuite, il faudrait un peu d’argent pour construire une cabane, il faudrait que je puisse investir un peu, mettre en place une chambre froide par exemple, gagner en confort de travail. Il y a tant de choses à améliorer.

Chemin faisant, je vais voir chez d’autres maraîchers comment ils s’y prennent. Je fais ça un jour par semaine. J’apprends. J’ai eu le temps de prendre conscience de la difficulté du métier.

Je me forme aussi. La Chambre d’Agriculture et Initiatives Paysannes aident les jeunes qui s’installent. J’ai suivi quelques journées de formation.

Ça n’est pas si facile de faire pousser des légumes. C’est plus difficile de gérer 40 cultures différentes qu’un semis de blé.

Au départ, je n’avais pas le label bio et je ne comptais pas le prendre. Puis j’ai changé d’avis, j’ai suivi les conseils de mon entourage – Marion notamment* – et finalement je l’ai pris. Avoir le label permet de vendre des légumes à des magasins bio par exemple.

Comme il faut un temps de conversion, je ne suis pas encore certifié. Ça fait seulement trois ans que je me suis lancé. Je ne peux pas encore vendre mes légumes à des magasins.

Maraîcher, c’est très prenant. Physiquement et mentalement. Quand on fait face à un problème, ça fout un coup au moral.

Il y a beaucoup de boulot.

Au départ, j’avais une vision trop grande de ce que je pouvais faire tout seul. Je cultive 2 hectares 5. C’est trop. Je n’ai pas besoin de cultiver une telle surface pour en vivre.

J’ai un gros coup de main, quand j’en ai besoin. Aurélien m’aide. Il est venu en stage. Il revient quand c’est nécessaire.  Son projet à lui, c’est de transformer les légumes. Il récupère les surplus. Par exemple, il fait du pesto avec les fanes de radis. Il cherche une petite maison pour installer son atelier.

J’accueille des woofers aussi. Ce sont des jeunes qui se déplacent de ferme en ferme et travaillent contre le gîte et le couvert.

En moyenne, je suis seul 4 jours par semaine et je reçois de l’aide 2 jours par semaine.

En ce moment, c’est le rush.

Arroser, c’est compliqué aussi. Il faudrait récupérer l’eau de pluie, mais ça demande beaucoup d’investissements. La parcelle principale est irriguée par l’eau du réseau. Sur les autres parcelles, on attend la pluie. j’espère qu’il va y avoir des orages ce week-end. Il n’y a pas de sécurité. S’il ne pleut pas pendant des mois…

J’ai 1700 m2 de serres. Ce sont des serres d’occasion qu’on a démontées et ramenées. Il faut que je trouve encore 800 m2 et ça ira.

Je pensais produire des plans pour faire des économies, mais je me suis aperçu que ce n’était pas du tout rentable économiquement. Et je ne parle même pas du temps passé.

Je tends à les acheter maintenant.

L’hiver on couvre avec de la paille, de la fumure, sauf les cultures qui restent en place, comme le chou par exemple.

Même si c’est tout autorisé en culture bio, ça m’embête d’utiliser des matières organiques qui ont été produites par des élevages. Pour l’instant je ne peux pas faire autrement.

Je laisse le plus possible faire la nature.  J’accepte qu’un partie de la production soit abimée par les insectes. Plus j’essaie de contrôler, plus les problèmes apparaissent.

Bon parfois il faut quand-même intervenir…

J’ai voulu exercer un métier qui a du sens. Avec le recul, je commencerais par un ou deux ans de formation. En même temps, peut-être que si j’avais suivi une formation, je n’aurais pas eu envie d’exercer le métier…

Il faut dire qu’après mes études en STAPS, il y a eu une année où je me suis un peu perdu dans l’idée d’avoir une carrière. Je vivais déjà dans la caravane à ce moment-là. Je voulais devenir quelqu’un, être connu, reconnu, avoir des maisons, être rentier, avoir beaucoup d’argent. Le regard des autres, c’était quelque chose d’important pour moi.

C’est un conditionnement. J’étais un peu tombé dans les idées du développement personnel. Abandonner cette vision des choses, ça n’a pas été évident. J’ai compris que chercher à devenir quelqu’un, ça n’a pas de sens.

Aujourd’hui, je n’ai plus du tout ce genre de désir. Et quand on n’a plus ce type de buts à atteindre, ça devient plus simple.

Maintenant je ne changerais pour rien au monde. Il faudrait juste que je puisse prendre un peu de recul, trouver un juste milieu par rapport à mon idée de départ.

Ce serait bien de dégager du temps libre, aussi. La notion de liberté que je recherchais au début, elle n’est pas encore là.

Mais ça fait seulement trois ans que je me suis lancé. Je me dis toujours que l’année suivante sera la bonne.

Je vends mes légumes chaque mardi chez Marion* et Grégoire, le vendredi au marché d’Hérissart et le samedi au magasin du jardin, un petit bâtiment en torchis que j’ai construit.

On vend aussi des paniers pour un dispositif mis en place par la CAF. Elle finance quasi l’intégralité du panier pour les personnes qui ont peu de moyens. On compose le panier nous-mêmes. Je mets mes légumes, Marion un pain, Xavier du fromage.

Sinon, j’ai planté 200 arbres fruitiers. Je ne m’en occupe pas du tout pour l’instant, ils poussent, ils ne produisent pas encore.

J’ai aussi récupéré 18 hectares de terres agricoles de mon grand-père. On pourrait mettre en place un éco-village…


* Marion Bacrot, panicultrice rencontrée par La Forge le 29/08/2020 dans le cadre des Alouettes.

[ à La Forge, le 2 juin 2022 ]

habiter la nature titre