
Démarche :
ENFANTS, PETITS-ENFANTS DE HARKIS, ICI
Rencontre avec Saliha Abdellatif
⎡– Première rencontre cette nouvelle démarche de La Forge, invitée chez Saliha le 31 mars 2026. Écrits de Denis Lachaud –⎤

Les Abdellatif, c’est d’abord une tribu. On est des gens du livre et des religieux, des marabouts… J’ai fait un film sur le SIDA dans les banlieues les plus pourries. Ce n’est pas moi qui l’ai tourné, je ne suis pas cinéaste. Je suis allée parler avec les gens. Allez trouver un Musulman qui parle devant une caméra avec pour interrogation : Dis-moi comment tu baises. J’ai commencé mon enquête à Amiens. On m’a dit, Le SIDA c’est pas une maladie d’Arabes. C’est vrai. C’est une maladie de pauvres. Pas seulement de pauvres, mais en tout cas de pauvres. Accessoirement je suis coco. C’est le seul idéal qui vaille. Un idéal ne s’atteint pas, l’essentiel est d’y tendre. Quoi qu’il en soit, socialement nous avons besoin du parti communiste, question d’équilibre des rapports de force incontournables. Le film s’appelle SIDA, sauf votre respect. On l’a fait en 91/92. J’ai enterré plein de mômes. Sur cinquante-quatre gamins que je prenais le soir pour les faire étudier, j’en ai perdu à peu près trente. J’ai fait une dépression.
“Mon ennemi d’hier, c’est mon ennemi d’aujourd’hui“.
Proverbe kabyle.
Il y a aussi la part des marabouts. Le marabout, c’est le moine-soldat, celui qui vit dans une forteresse, celui qui défend l’espace musulman. La France a proposé, avant la conquête, de faire des citoyens français des musulmans. Les marabouts s’y sont opposés et ont incité la population musulmane à en faire autant « Si vous devenez français vous cesserez d’être musulmans » tout ça pour une question de polygamie, interdite par le code civil napoléonien, mais autorisée par l’islam à des conditions si strictes qu’en réalité elle était peu pratiquée en Algérie.
On a accueilli toute la misère européenne : les Maltais, les Allemands, les Italiens, les Pieds-noirs. On les appelait Pieds-noirs à cause de leurs guêtres. Tout le monde marchait pieds nus.
Je ne supporte pas qu’on tombe sur les Harkis.
– La Forge veut travailler sur la transmission au sein des familles de harkis.
– C’est difficile. C’était une guerre sans gloire.
Des deux côtés.
Non, je préfère le côté français. Le FLN venait chez les gens, ils demandaient deux francs. Si vous ne les aviez pas, on vous mettait une corde au cou et on tirait des deux côtés. Puis on jetait le corps dans le puits. C’est un FLN qui me l’a raconté.
Sur sept victimes que faisait le FLN, six étaient musulmanes.
Je suis d’une famille kabyle. Je descends des Juifs, des Gaulois, de l’Afrique. Ça m’amuse de dire que j’ai 20% de sang gaulois. Jules César les a envoyés en esclavage sur nos terres. J’ai 40% de sang Africain. L’origine des Kabyles, c’est le Niger. J’ai 40% de sang Juif. Quand on se rassemble tous, les Abdellatif, il y a des Noirs, des Gaulois… Nos filles on les donne aux Noirs. Nos filles on les donne aux Gaulois. Il me manque un Asiatique. J’aimerais bien qu’une fille nous ramène un Asiatique. Je me dis, si mon grand-père revenait, il serait fier de sa famille, vraisemblablement.
Mon père a été fort peu à l’école française. Mon grand-père était Cheikh.
Il a écrit des livres de théologie. Mon père était interprète. Arabe, kabyle,
français. Le commandant Levallois l’a embauché comme interprète malgré
son refus. Je ne veux pas écrire sur la guerre d’Algérie, c’est aux Algériens
de le faire. Je leur dis, « interrogez les Harkis pour avoir une vision exhaustive
de la guerre « , nécessaire pour favoriser une évolution positive de l’Algérie.
Je suis arrivée en Picardie à onze ans. On était partis avec la tribu. L’équivalent de trois villages. Mon père a été recasé comme interprète à la préfecture d’Amiens, au service des rapatriés. Puis on lui a proposé Versailles. Il a dit non. On est restés en Picardie. Il a été au chômage six mois. Il nous a rien ditet allait tous les jours à la préfecture. Jusqu’à ce qu’ils le recasent au bureau du courrier. En suite il a travaillé à la Région.
C’est comme ça que se fait l’assimilation, c’est un processus dynamique réciproque.
Ce que je prends de la France, je l’adapte à ce que je suis en même temps qu’il s’adapte à son contexte d’accueil. J’ai plus de cinquante ans de vie en France. Je dis, je suis une Kabyle picarde.
Mon grand-père a été condamné à mort par le FLN. Peut-être que les Français ont inventé ça. Un type aurait été envoyé par le FLN. les gendarmes l’ont attrapé et sont venus voir Grand-Père pour lui signifier que le prisonnier voulait le rencontrer sans être vu. Grand-Père a accepté à le recevoir la nuit. En face à face le prisonnier a dit « on m’a envoyé pour t’éliminer et ils sont déterminés à le faire. Ils le feront. ». De fait, le FLN a exigé 5 millions de côtisation mensuelle. Mais on ne fonctionnait pas avec de l’argent. On est descendus de Cheurfa à Tigzirt. Il avait une maison. Il n’a pas réussi à sauver sa fille qu’ils ont tuée. On nous l’a ramenée, elle avait la tête blessée par des éclats de grenade. Elle était blanche, blanche, blanche…
J’ai préparé mon doctorat avec Germaine Tillion. Elle m’a dit, plutôt que de
travailler sur les femmes musulmanes, travaillez sur la famille. J’ai soutenu
mon doctorat en 1981. La condition familiale des Français musulmans en
Picardie. Après, j’ai travaillé pour le ministère des rapatriés. Comment peut-on
être musulman et pour la colonisation ? Parce que le FLN tuait et jetait dans
le puits. Dans la guerre, c’est toujours les mêmes qui trinquent : les pauvres.
Je suis plutôt nif que horma. Nif, c’est guerrier et horma, c’est la retenue de la femme. Quand j’ai dit que je devais partir à Paris pour mon doctorat, mon père a paniqué. Il a rencontré Germaine, ça l’a rassuré.
Quand je suis née, j’étais la première fille.
Les femmes pleuraient. Alors mon grand-père m’a nommée Saliha, celle qui fait le bien.
On arrive à Poix-de-Picardie, on est pauvres, on s’habille des restes des autres. À l’initiative du maire, le Dr Lourdel, deux HLM ont été construits pour les Harkis. Aujourd’hui il n’y a plus personne. J’ai voulu agir pour la tribu et surtout montrer qu’une fille pouvait s’émanciper sans quitter sa route. Je l’ai payé.
– Comment ?
– Au prix de ma vie.
Quand on est arrivés, mon père a dit, « la guerre que j’ai faite ne vous regarde pas. Remplissez vos têtes et vous repartirez. L’Algérie a besoin d’intellos. » J’avais écrit pour dire que je voulais rentrer, Ils n’ont pas voulu de moi. On m’a dit, les sciences humaines sont arabisées, vous n’êtes pas arabisée.
Je ne vais pas dire que j’ai honte, mais il n’y a pas de quoi être fière de l’humanité. Si tu réfléchis bien et que tu cherches au fond de toi, tu trouves Hitler. En tout cas moi, je l’ai trouvé.
Mon grand-père maternel a fait la guerre 14. Il a sauvé un homme, un fils d’industriel. Cet homme a pris la suite de son père, il faisait appel à mon grand-père pour trouver des hommes à faire travailler dans son entreprise. Je m’attendais à ce que mon grand-père raconte la guerre. Il a juste dit qu’il avait eu froid et qu’il avait bu pour avoir moins froid. Je l’ai toujours connu avec sa bouteille de vin rouge au pied du lit. J’adorais mon père et mon grand-père paternel. Ils m’auraient dit, pose ta tête, je te la coupe, je l’aurais posée.
Je ne peux pas parler beaucoup de ma mère Il y avait un petit problème. Elle avait été mariée à la naissance. Mon père l’a vue, elle avait neuf ans, lui quatorze. Il est allé soudoyer la grand-mère. Elle a dit à sa petite-fille, Le fils du Cheikh veut t’épouser. Quand mon père l’a épousée, il lui a dit d’enlever le voile. Elle a dit non, tu veux me transformer en cinéma pour le village. Une fois en France, il lui a dit, tu vas apprendre à lire. Non. Elle a aussi refusé d’apprendre à conduire. Elle a été une femme kabyle. Elle s’est déchargée sur moi, l’aînée des filles. Mon père m’a dit, ne te laisse pas tromper, tes études te sauveront. Je suis la fille de mon père. Il était beau. Mon grand-père aussi. J’ai eu la continuité. Il m’a dit aussi, ne mens pas, je préfère la vérité qui te conduit à la mort au mensonge qui te sauve la vie. Je suis très fière de mon père. C’est grâce à lui que je suis émancipée. Rétrospectivement, je me dis que je lui dois beaucoup. Ma mère, peut-être qu’elle m’a aimée.
Je ne sais pas.
Quand on est partis, on a été un peu
comme du bétail. On nous avait dit,
n’emmenez rien.
Les enfants de Harkis étaient fustigés, humiliés par les enfants d’immigrés. Là j’ai bu du feu et j’ai avancé « je suis enfant de harki ».
L’humain fait des conneries. La responsabilité est toujours collective. L’humanité est bête.
On a été emmenés dans un train, on a attendu à l’hôtel du Sénat, puis on est montés dans des cars. Il pleuvait après Beauvais. Toutes les femmes ont pleuré. On est arrivés sous un ciel gris.
Dans la population harkie 25% ont fini alcooliques. 25% ont fini à l’hôpital psychiatrique. On a eu des suicides.
Vous êtes équilibrés, moi je suis excessive en tout. Quand vous êtes psychotique en terre musulmane, on considère que Dieu vous a choisi. C’est ainsi qu’on vous honore. Je me souviens que j’ai chanté les chants du FLN. Pour l’Algérie nous irons au maquis – Nous tenons les montagnes – Pour la liberté – Ô vous qui êtes morts, nous n’arrêterons jamais jusqu’à conquérir notre terre…
Pfffff.
Quand on a eu les Romains…
Quand on a eu les Turcs…
Jamais un militaire n’a fait le poids face à un guerrier.
La Kabylie, c’est la suite des Alpes. L’Algérie se rapproche de nos côtes de deux centimètres tous les ans. Dérive des continents. On va finir par s’embrasser de nouveau.
On s’est trompés quelque part.
Je ne sais pas.
Je ne fais pas de différence entre l’autre et moi. Tant qu’on ne touche pas à mes livres.




Action réalisée
Auteur.e.s Denis Lachaud
Productions liés
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- Premier entretien préparatoire avec deux femmes