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Rencontre avec BADRA


[- À La Forge, avec Denis Lachaud, Marie Claude Quignon & François Mairey.
Badra Bouzidi, ci-dessus, est devant sa maison d’autrefois, dans la Cité de la Briqueterie, d’Amiens-Nord, lors d’une visite qu’elle nous a faite pour notre photographe Eric Larrayadieu -]

Le 2 juin 2026
LF (La Forge) – Nous travaillons sur la transmission au sein des familles de harkis et c’est dans ce cadre-là qu’on vous rencontre. Si vous voulez, vous pouvez commencer par vous présenter.
BADRA – Oui. Je voulais commencer par autre chose, mais c’est pas grave.
LF – Ah mais commencez par ce que vous voulez…
BADRA – Vous parlez de transmission en tant que descendants de harkis. Alors la première des choses, c’est que je n’aime pas du tout utiliser le terme de harki, parce qu’au fil du temps il a été, disons, déformé. Les harkis sont, pour certaines personnes, encore en Algérie, certaines familles, et ils sont considérés comme étant des traîtres, des collabos, donc je préfère utiliser le terme officiel : ancien combattant. Il existe en France un Office National des Anciens Combattants qui a les dossiers de nos parents, il dépend du Ministère de la Défense.
À titre personnel je n’utilise pas le terme de harki. Je ne m’y retrouve pas du tout. Je suis Badra Bouzidi, fille d’un ancien combattant de la guerre d’Algérie, qui en réalité, n’a rien combattu du tout, on y reviendra après. Je suis née à Amiens dans les années 70, j’ai fait toute ma scolarité à Amiens je suis française et par héritage, j’ai aussi obtenu grâce à ma maman en 2005 la nationalité algérienne. En France, je suis française et en Algérie, je suis algérienne.
LF – Vous dite grâce à ma maman, c’est à dire ?
BADRA – Après les années 2000, ma maman a réussi à obtenir sa nationalité algérienne. Ça s’est fait au Consulat Algérien de Lille, Amiens en dépend. Et puisqu’elle a constitué son dossier, nous ses enfants avions la possibilité de le faire aussi.
LF – Pourquoi a-t-elle voulu avoir la nationalité algérienne ?
BADRA – Mes parents ont vécu et grandi en Algérie, côté frontière marocaine. Là-bas il n’y avait pas du tout de guerre, c’était une région de maquis. Ma maman ne voulait absolument pas venir en France. Mon papa non plus. Dans ma famille, on s’est toujours senti en décalage : mes parents ne sont pas arrivés à Amiens en 1962, mais à l’été 1963. Parce qu’ils ont tout fait pour rester sur le territoire algérien. Mais une fois qu’il n’y avait plus du tout l’armée et française et que mon papa avait été désarmé, ça devenait dangereux.
Mon frère aîné est né en Algérie en octobre 1962. À un moment donné, la famille a dit à mon papa “tu n’as plus le choix, il faut que tu ailles rejoindre les autres en France“.
LF – Donc vous avez un seul frère né en Algérie.
BADRA – En réalité trois, mais deux sont décédés. Ma Maman a perdu cinq enfants. Deux en Algérie, deux filles avant la naissance de mon grand frère, et ici à Amiens, deux sœurs jumelles et un enfant mort-né. Avant ma naissance. Normalement, nous aurions dû être treize enfants, nous sommes huit vivants, cinq filles et trois garçons. Je suis la onzième sur le livret de famille, mais je suis la sixième.
Ma maman m’a raconté leur histoire, mon papa aussi, je n’ai pas du tout grandi dans le silence, les sujets tabous. C’était tout le contraire. Ma maman se racontait facilement, elle nous a raconté son parcours. Pour elle, c’était important qu’en tant qu’enfant on ne vive pas en se posant des questions sur nous-mêmes, en se demandant d’où on venait. Elle a toujours su que c’était très mauvais, que plus tard en grandissant, si on ne nous disait rien, on finirait par se poser des questions. Elle a été claire dès le début. Donc le motif du départ c’était bien la guerre d’Algérie, ce n’était pas un choix délibéré. Ils ont voulu que très tôt on fasse la différence avec le départ volontaire, par exemple un émigré qui vient pour des raison professionnelles, ou autres. Maman nous a clairement expliqué qu’ils sont venus à cause de la guerre. Elle était très attachée à sa terre, à sa famille, bien évidemment au climat, à la beauté du pays, à tous les repères qu’elle avait. Elle a eu une enfance plus ou moins classique. Elle avait un petit frère. Sa maman est décédée quand elle avait trois ans et ensuite, mon grand-père s’est remarié. Il était théologien. Il avait eu son diplôme au Maroc. Donc ma maman a grandi avec les livres. Très très important pour elle. Elle a étudié l’arabe, son papa était son professeur. Elle parlait beaucoup de mon grand-père. Il a fait entrer ma maman à la mosquée, elle a étudié pendant un an pour apprendre à lire et à écrire, elle avait six ans. Ensuite, son papa lui a dit “maintenant tu vas apprendre comment tenir une maison“, la vie de femme au foyer comme à l’époque. Ma maman a éduqué ses frères et sœurs pour aider sa belle-mère. Peu à peu elle est redevenue illettrée, mais elle a gardé le raisonnement (c’est ce qui va l’aider après, quand lle arrivera en France).
Ma maman s’est mariée très tard. Mon grand-père n’était pas d’accord pour qu’elle se marie très jeune. Sur le livret de famille est indiqué qu’elle avait vingt-quatre ans. Mon papa aussi a étudié, phénomène qui était très rare, il est passé par l’école et à quatorze ans il a eu son diplôme. À ses dix-huit ans, il a été professeur à l’école coranique, puis, il s’est engagé dans l’armée à l’âge de vingt-et-un ans, c’était l’âge de la majorité à l’époque. Il était jeune marié, avec ma maman. Il est allé faire son service militaire en Allemagne en 54, parce que ça ne durait que deux ans au lieu de trois en Algérie. Il a appris la fin de la guerre d’Indochine sur le bateau. Finalement il a dû y rester trois ans. Il l’a mal pris. Il est revenu en cinquante-sept. On ne leur avait pas dit qu’il y avait la guerre en Algérie. Il n’était pas du tout pour cette guerre. Il s’est dit on m’a déjà menti une fois, donc je n’irait pas du tout dans leur sens. Je ne peux pas vous dire ce qui s’est passé entre 1957 et 1960, mais entre 60 et 62, il patrouillait le soir. Comme il parlait arabe, il était chargé de poursuivre les Algériens dans le maquis. Il les poursuivait il tirait en l’air et en fait il leur disait où se cacher. Il a sauvé des à la fois des soldats français et des Algériens.
LF – Vous dites que vous ne pouvez pas parler de la période 57-60 parce que vous ne savez pas ce qui s’est passé ou parce que vous ne voulez pas ?
BADRA – Je sais, mais je ne veux pas.
LF – C’est votre père qui ne voulait pas que ce soit dit ?
BADRA – Non c’est moi.
LF – Je peux vous demander pourquoi ?
BADRA – Parce que je respecte mon papa.
LF – D’accord.
BADRA – C’est à l’armée qu’il a commencé à apprendre le français, il a appris à lire et à écrire par lui-même. Quand ils sont arrivés en France, ma maman ne parlait pas français. Elle a appris à le parler, mais pas à le lire ni à écrire.
En 1976, mon papa est passé aux Dossiers de l’Écran sur notre communauté d’anciens combattants et ensuite il a été médiatisé par des journaux locaux et même nationaux, on trouve encore les articles sur internet.
LF – Comme ils sont venus après les autres, ils n’ont pas suivi le parcours habituel, le bateau jusqu’à Marseille, le camp de Rivesaltes…
BADRA – Alors si. Mes parents ont quand même pris le bateau. Quand ils sont arrivés à Marseille à l’été 1963, on leur a dit qu’il n’y avait pas de travail dans le sud de la France, qu’il fallait se diriger tout de suite vers Amiens. Donc ils ne sont pas passés par Rivesaltes comme les autres, juste environ quinze jours à la Citadelle d’Amiens, là où se retrouvaient les engagés, et ensuite à la Citadelle de Doullens jusqu’en 1965. Là ils sont venus vivre à Amiens à la cité de la Briqueterie qui, aujourd’hui, est officiellement reconnue comme un camp. Depuis 2024. C’était une cité de préfabriqués qui n’étaient pas du tout destinés à la vente, mais qui ensuite ont été vendus. Ils sont détruits aujourd’hui.
Ma maman nous a expliqué que notre cité, c’était comme l’Algérie en miniature, que les voisins et nous on était originaires de régions différentes, qu’on ne parlait pas exactement le même dialecte, qu’on ne cuisinait pas tout à fait pareil. On avait des voisins kabyles, ils étaient originaires d’une région frontalière avec la Tunisie, très loin de notre région d’origine. Différences à tous les niveaux : langue, façon de s’habiller, façon de vivre.
Comme mon papa était lettré, il a été désigné parce qu’il avait les compétences en arabe et parlait français. Dans la culture arabe on désigne celui qui a le plus de compétences pour occuper une certaine position au sein d’un groupe. Il en a fait son métier d’ailleurs, puisque jusqu’à sa retraite, il a été responsable chargé des affaires musulmanes à Amiens. C’est lui qui est à l’origine de la création du carré musulman au cimetière Saint-Pierre d’Amiens. Il ne travaillait pas pour la mairie, mais pour l’hôpital. Il fallait quelqu’un qui puisse s’occuper des personnes en fin de vie, des personnes malades, comme les aumôniers, mais lui en tant que musulman. Il prenait en charge le protocole mortuaire, l’aspect administratif, le lien avec les familles, jusqu’à l’enterrement. Ma maman assistait mon père en tant que bénévole, pour s’occuper des femmes, faire leur toilette mortuaire. Mais pas toute seule. Mon papa l’a d’abord fait lui aussi en tant que bénévole, avant d’être embauché. À cette époque il travaillait en usine, comme beaucoup. Ensuite il a ouvert son commerce, il vendait des fruits et légumes. Et puis il y a eu cette période où il s’est dit qu’il voulait travailler avec ce qu’il savait faire, qu’il n’était pas fait pour les métiers dits manuels. Et il a eu cette opportunité à l’hôpital. Et c’est mon petit frère qui a pris la suite.
Mon papa était beaucoup sollicité, pour des mariages, en tant que médiateur, pour aider à régler des problèmes personnels, des conflits. Ma maman le faisait aussi, côté femmes. Mon papa ne travaillait pas que pour les Amiénois, il faisait de la route dans la région, il était souvent absent. Il est décédé en 2022. Ma maman en 2010. Ils étaient nés en 1933, tous les deux.
Notre maman a défendu le devoir de mémoire. Elle nous intéressait à l’at culinaire, aux traditions, quand elle faisait des voyages elle nous ramenait des tenues traditionnelles, des bijoux. Je me suis mariée dans la tenue de la mariée de Tlemcen, très connue, la Chedda Tlemcen, couronne sur la tête, tenue en velours travaillée par mes cousines.
LF – Vous aviez quel âge quand vous êtes allée en Algérie pour la première fois ?
BADRA – C’était en 2009. Donc plus de trente-cinq ans.
LF – Vous y êtes allée avec vos enfants ?
BADRA – Non, avec ma maman. Ce que je voulais, c’était découvrir l’Algérie avec ma maman. J’avais obtenu la nationalité algérienne quatre ans plus tôt. Et c’était, sans le savoir, le dernier voyage de ma maman en Algérie, puisqu’elle est décédée quelques mois plus tard.
LF – Vous parlez arabe ?
BADRA – Oui je suis bilingue. Dans ma famille on est tous bilingues. J’ai d’abord appris l’arabe dialectal, à la maison, et le français ensuite à l’extérieur. J’ai toujours parlé arabe avec mes parents. Avec les voisins aussi. Encore aujourd’hui. Tout dépend des mamans. Il y a des mamans qui ont décidé d’apprendre le français et qui se sont mises à parler français à leurs enfants. Elles n’ont plus utilisé leur langue maternelle. Chez nous, c’est mon papa qui m’a appris les lettres et plus tard, j’ai eu cette chance, quand on est entré en sixième, il y a eu la possibilité d’apprendre l’arabe littéraire au collège. Mon grand frère a pris l’arabe comme LV1 et forcément j’ai suivi. Ma petite sœur aussi. Ensuite pour mon petit frère ils ont supprimé la langue. J’ai appris l’anglais en LV2, l’italien en LV3 et j’ai fait un bac littéraire.
LF – Vous disiez hors micro que si vous pouviez, si vous aviez un bon travail, vous resteriez en Algérie ?
BADRA – Ah oui. Je ne veux pas agiter la carte de la discrimination, mais il y a un moment donné où ça nous pend au nez. En Algérie, je ne suis pas cataloguée en tant que Française, pas du tout, ni avec ma famille, ni avec d’autres personnes à l’extérieur.


Action réalisée
Auteur.e.s La Forge Denis Lachaud Marie C. Quignon & François Mairey
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