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Rencontre avec Hocine

Avec La Forge (LF), Denis Lachaud, qui l’auteur ce texte, Marie Claude Quignon et François Mairey, le 1 juin 2026

HOCINE – Je m’appelle Hocine Tighersine, je suis fils de harki, on est une famille de treize enfants, je suis le huitième. On va dire que je suis vraiment pile en plein milieu. Je suis né en 1973 à l’hôpital d’Amiens, Je suis allé à l’école publique et je travaille pour la mairie. Un vrai produit du service public.

LF – Et parmi tes sept frères et sœurs qui sont plus vieux, il y en a qui sont nés en Algérie ?

HOCINE – Alors oui, ma sœur aînée est née en Algérie, elle est arrivée en France à un an et demi, donc elle a connu le bateau, l’exode. Elle n’a pas trop de souvenirs, un peu de la citadelle de Doullens, de vagues souvenirs.
Mon père était supplétif avec l’armée française. Parce que c’était le seul moyen de gagner de l’argent. Donc c’était pour une raison économique. Pour chaque harki, il y a une histoire, un engagement différent. Donc mon père c’était surtout pour subvenir à ses besoins. Mes parents n’étaient pas très riches, ils vivaient de la terre, du peu d’exploitation que les colons leur laissaient. Il était déjà un peu engagé avec l’armée avant que le conflit arrive et une fois que le conflit a éclaté il a été supplétif. Et vient le moment tragique où c’est la fin de la guerre – tant mieux pour le peuple algérien qui obtient son indépendance. Mais il n’y a pas de belle guerre. Donc il y a eu un “rapatriement“. Je le mets entre guillemets. Normalement, quand on parle de rapatriement, on parle de personnes qui retournent dans leur pays d’origine. On utilise ce mot pour ces Algériens-là, vu que l’Algérie avant 62, c’était la France. On dit que ce sont des rapatriés. Mais en réalité, non. Ils n’ont pas été rapatriés, puisqu’à l’arrivée, on leur a demandé de faire une demande de nationalité française. Je constate souvent qu’on a du mal à comprendre tout ça. Moi je dis que c’étaient des apatrides.

LF – Et les personnes concernées n’ont pas vu ça comme un rapatriement, elles l’ont plutôt vécu comme un exil, non ?

HOCINE – C’est ça. En gros c’est ça. C’était soit le bateau, soit le cercueil. Selon les chiffres officiels, il y aurait entre 60.000 et 80.000 harkis tués par le FLN ou par des gens du village, en représailles. Et selon des chiffres un petit peu moins officiels, ça serait plus de 120.000 personnes. Peut-être qu’un jour, la France et l’Algérie voudront ouvrir leurs archives mais là, je pense qu’on en est encore loin.
Donc exil forcé.
Heureusement qu’il y a des officiers français qui ont refusé de suivre l’ordre de laisser les familles de harkis, heureusement qu’ils ont désobéi, qu’ils n’ont pas voulu abandonner leurs frères d’armes. Et donc il y a eu une grosse vague de harkis qui sont venus.
Mes parents sont arrivés sur le port de Marseille. Ils y ont passé une nuit parce qu’on ne savait pas quoi faire d’eux. Quasiment tout le monde est parti vers le camp de Rivesaltes, qui était un camp de transit. Mes parents ont eu la chance de ne pas y rester longtemps, environ trois semaines je crois. Après, direction Doullens. La citadelle.
Ils ont pris le train pour Amiens. Il faut savoir que le préfet de la Somme n’avait été mis au courant que la veille de leur arrivée. 1200 familles arrivaient sur Amiens. D’où l’urgence d’ouvrir les casernes et la citadelle de Doullens qui était une prison pour femmes désaffectée.
Les harkis qui étaient militaires de carrière sont restés à Amiens, à la citadelle ou dans une caserne, et tous ceux qui étaient supplétifs ou qui avaient demandé de revenir sur le civil étaient envoyés à Doullens.
Vitres cassées, pas de chauffage. L’hiver 62 a été terrible. Il y aurait des choses à dire sur l’accueil. Mais là, on est sur la transmission.

LF – Ils sont arrivés en plein hiver ?

HOCINE – Ils sont arrivés début juillet 62.
J’ai un frère qui est né à Doullens. En 63 ou 64, il faudrait que je regarde. Il y avait un petite maternité à côté de la citadelle. Mes parents partageaient une cellule avec une autre famille. Les hommes pouvaient sortir pour aller travailler, les femmes restaient à l’intérieur, c’était fermé. On ne voulait pas trop les laisser sortir. Comme il y avait pas mal de travailleurs algériens en France pour construire des routes, la France a décidé de parquer les harkis, officiellement par crainte d’attaques venant du FLN. Nos parents se sont battus pour la France et arrivés ici, on leur a dit “on vous enferme pour votre sécurité“.
Après cet hiver terrible, mon père a dit que ça ne servait à rien de rester dans le nord, donc il est parti dans le sud avec sa femme et ses enfants. Vers Fréjus Saint-Raphaël. Il ne voulait pas aller dans un hameau forestier. Après la citadelle de Doullens, il a dit “les camps, c’est bon, stop, ça suffit.“ Il a préféré prendre une petite maisonnette un peu vétuste, au moins ils étaient chez eux. Mais comme il n’y avait pas assez de travail et que le centre commercial était en train de se développer à Amiens Nord, il a préféré remonter. Il est passé par le camp de Longueau où un autre de mes frères est né. Chaque camp, une naissance. Il a travaillé à la zone industrielle. Et quand les bâtiments bleus on été construits à Fafet, il a obtenu un appartement. La Commission d’Indemnisation Des Harkis (CIDH) considère les bâtiments bleus comme un camp.
Il y avait trois barres, une tour de dix étages et un bâtiment Sonacotra. Ils ont été rasés en 99. J’ai grandi là-bas. On y a déménagé plusieurs fois quand il fallait une pièce en plus.
Quand j’ai grandi, je ne savais pas. Je savais que j’étais un étranger, dans le regard des autres. Même si tu es Français, tu ne seras jamais Français. Comme on dit, on est des Français entièrement à part, on est des Français de seconde zone. Ça c’est l’héritage que j’ai eu. Un autre héritage que j’ai reçu de la part de mes parents, c’est le silence. Mes parents ne voulaient pas parler de la guerre d’Algérie. Même quand on leur posait des questions. Non. Car ils ne voulaient pas nous transmettre la colère contre la France. Je me rappelle d’un épisode dans les années 80, quand Mitterrand a été réélu. Pour un deuxième mandat. J’étais content, j’ai dit “Ouais super, c’est Mitterrand, c’est le socialisme“ Et mon père a dit “Mitterrand, le salopard“.

LF – Pourquoi tu dis que c’est un salopard ? C’est un socialiste, pour moi les salopards c’est les mecs de droite.

HOCUNE – Non, la droite c’est bien. La gauche, non.
Moi dans ma tête, c’était pas compatible. Et c’est après, avec l’histoire des harkis que j’ai compris. Le gros souci quand on a des parents qui ne parlent pas, il faut qu’on cherche. On grandit avec une colère, un ressentiment. C’est ce que j’ai connu. Et j’en ai encore sous le pied. Donc on cherche on cherche on cherche. Et sur les manuels scolaires à part dire “Harkis traîtres“… On se dit non, mon père ne peut pas être un traître. Ce n’est pas possible. À l’école on apprend bien la deuxième guerre mondiale. Alors on compare les harkis avec les collabos et on se dit non. On préfère être Jean Moulin que l’inverse. On se dit c’est pas possible c’est pas possible. J’en ai eu, des bagarres quand il y avait des émigrés qui disaient harkis fils de traîtres, ça partait en bagarre direct. C’était comme s’ils insultaient mes parents.
Dans les manuels scolaires, la guerre d’Algérie ne s’appelait pas la guerre d’Algérie, mais les événements. Alors dans ces conditions, comment veux-tu connaître ton histoire si en plus il n’y a pas de transmission orale ?
Nos parents, ce qu’ils nous ont transmis, c’est leur culture. Ils n’avaient que ça. Les traditions religieuses, les traditions culturelles, l’alimentation, on ne mangeait pas le même pain, pas les mêmes plats. Ce qui est commun, c’est le café, les frites et les pâtes. C’est tout. À force de grandir avec ce sentiment d’être d’ici, mais pas de là, la colère s’accumule.
Les affabulations sur le retour au pays (“si on retourne au pays on se fait arrêter“) c’est des conneries. Dans les années 80, il y a beaucoup de familles de harkis qui y sont retournées. Et pas que les femmes, les hommes aussi. Il n’y a que ceux qui avaient commis des crimes de sang qui ne pouvaient pas y retourner, ils étaient sur une liste rouge.

LF – Toi et ta famille, vous y retourniez dans les années 80 ?


HOCINE – Oui oui. Mon père y est parti, ma mère aussi, mes frères et sœurs. Les plus grands. Nous on était trop petits. Parce que ça coûte, un billet, quand même.

LF – Et tu y es retourné finalement ?

HOCINE – Oui. J’y suis allé lors du décès de ma belle-mère.
Pour moi la transmission c’est faite dans le silence et la colère. J‘en voulais beaucoup à la France. Manque de respect manque de respect. Puis au fur et à mesure, quand je suis arrivé au lycée, que j’avais un peu plus de maturité… J’avais un prof d’histoire. Communiste. Il allait un peu plus loin que ce qu’il y avait dans le manuel. Sur tous les thèmes. Et il m’a dit “Tu sais Hocine, tout n’est pas dans les manuels scolaires. À un moment il va falloir que tu ailles fouiller dans les archives, à la bibliothèque, si tu veux vraiment te renseigner sur ce qui s’est passé.“ Je lui avais posé des questions. On avait échangé à l’extérieur des cours. Et c’est là que j’ai fait mes propres recherches. Internet n’existait pas encore. Je suis tombé sur Les Dossiers de l’Écran sur les harkis.
Au fur et à mesure en prenant de l’âge, on a pu parler un peu avec les parents. Ils se sont un peu libérés. Pas beaucoup. Un petit peu.

LF – Et est-ce que tes parents t’ont appris l’arabe ?

HOCINE – Alors nous on ne parle pas arabe, on parle kabyle. Moi j’ai du mal avec cette langue-la. Déjà petit j’avais un souci de langage, j’étais un bègue, j’étais fâché avec les mots. Quand on a du mal à parler on ne cherche pas trop. Comme je dis, je comprends ma mère, mais pas les autres. Elle me parle en kabyle et en français et moi je lui réponds en français.
Mon père parlait un tout petit peu français en arrivant. Ma mère ne parlait que kabyle. Ils sont analphabètes tous les deux, ils viennent de la campagne de Kabylie. À Doullens il n’y avait pas beaucoup de Kabyles. Donc elle a dû apprendre par elle-même l’arabe et le français pour pouvoir communiquer. Il n’y avait pas de cours de FLE à l’époque.

LF – J’imagine bien.
Quand tu as fait les recherches que t’avait conseillées ton prof, est-ce que ça a déclenché l’échange avec tes parents ?

HOCINE – Ça a déclenché des questions mais il n’y avait toujours pas de réponses. Pour les parents, c’était “On a subi ça, on ne veut pas vous le transmettre“. Voilà. J’ai mesuré plus tard avec ma femme, à laquelle sa mère avait raconté l’histoire familiale, la colère et la frustration que j’ai accumulées, le traumatisme que le silence m’a transmis. Mes enfants, eux, connaissent l’histoire des harkis.

LF – Comment ont-ils découvert l’histoire des Harkis ?

HOCINE – On les a tout de suite mis en garde, on leur a dit de faire attention parce que notre histoire dans les manuels scolaires, c’est deux lignes. Peut-être un peu plus aujourd’hui. Un petit paragraphe. On leur a toujours demandé d’être très attentifs et de défendre notre histoire. Si quelqu’un en parle mal, il ne faut pas laisser passer, on est obligé d’entrer en conflit. On ne laisse personne nous insulter. On prie Dieu pour que personne ne connaisse la guerre parce qu’on ne sait pas comment chacun réagira le jour où son pays sera en guerre. Nos enfants connaissent l’histoire parce qu’ils ont connu leurs grands-parents. En vieillissant, mes parents parlent un peu plus. Donc mes enfants et moi, on connaît les grandes lignes de notre histoire à nous.

LF – Est-ce que c’est plus facile pour tes parents d’en parler avec leurs petits-enfants qu’avec leurs enfants ?

HOCINE – Ils en parlent très peu. Mais un jour, mon fils a dû faire un travail sur un personnage extraordinaire, pour le lycée. Il a voulu le faire sur son grand-père, le père de ma femme. Il lui a raconté l’histoire. Sans trop entrer dans les détails, sans trop expliquer. Nos enfants savent que dans notre bibliothèque, il y a plein de livres traitant de la guerre d’Algérie, des harkis, des camps. Au fur et à mesure, ils ont lu certains livres. Ils connaissent la différence entre l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, le fait l’Algérie ait été un département français, par exemple, alors que le Maroc était un protectorat.
Il arrive un moment où la France doit redonner une reconnaissance à ses soldats, à leurs familles. Il faut qu’elle redonne leur place aux récits. Dans notre communauté, on se concentre sur les indemnisations mais il n’y a pas que ça. C’est important, je l’entends, mais il n’y a pas que ça. Il y a un problème de mémoire. Quand on parle de la guerre d’Algérie, il manque un grand paragraphe sur le traitement qui a été réservé aux supplétifs, l’exil qu’ils ont connu, l’enfermement qu’ils ont connu.
Pour l’indemnisation, je me suis amusé à évaluer mon préjudice. Je l’ai estimé à 50.000 à 75.000. J’ai perdu une grande partie de mon héritage culturel et patrimonial, vu que mes parents ont été dépossédés de leur terre. Eh bien, mon préjudice a été évalué à 6000 euros. Les indemnisations données par la France, c’est du foutage de gueule. Après, l’argent je m’en fous, j’ai fait ma vie. Je suis pas contre en recevoir, ça peut aider à acheter une voiture aux enfants.
J’ai fait une demande à la mairie d’Amiens pour une œuvre d’art commémorant l’histoire des harkis. Il y a un budget pour ça. N’importe quel citoyen peut faire une demande. Des Africains ont obtenu une statue pour commémorer l’esclavage, par exemple. Ça m’a donné l’idée de demander l’année suivante. Et j’ai été lauréat. J’ai obtenu 60.000 euros sur les 100.000 demandés. Maintenant il faut bien définir la commande à l’artiste qu’on choisira pour l’œuvre.
Ce serait bien qu’on explique un peu aussi l’histoire du passage des harkis à la citadelle d’Amiens. Il y a eu un accueil indigne, ça doit apparaître. Chirac a mis en place la journée nationale des harkis le 25 septembre (d’où la remarque de mon père sur la droite et la gauche). On pourrait faire une cérémonie le 25 septembre sur un lieu dédié aux Harkis, au lieu de le faire au monument aux morts.

LF – Tu as parlé de la colère qui te reste sous le pied, tu en fais quoi de cette colère ?

HOCINE – Je la contrôle. Je monte vite dans les tours quand on ne connaît pas l’histoire des Harkis ou quand on l’amoindrit, quand on la transforme. Aujourd’hui la colère c’est plutôt un moteur. Je reste vigilant.
Pour finir, je voudrais dire que les plus grandes victimes, ça a été les mamans. Elles n’ont rien demandé, elles n’ont rien choisi, elles n’ont pas décidé de travailler pour l’armée française pendant la guerre, mais elles ont suivi leur mari le jour où il a fallu partir. Elles ont été obligées de tout quitter, leur famille, leur culture, leur vie. Et une fois arrivées, elles ont eu à subir l’enfermement, souvent un mari traumatisé par la guerre, qui parfois sombrait dans l’alcool. Elles ont tenu grâce à la religion et à leurs enfants. Il ne faut pas les oublier quand on décide d’éclairer l’histoire.