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Rencontre avec ÉLIA

Étudiante en Sciences de l’Éducation, rencontrée dans la Cité de la Briqueterie, d’Amiens-Nord, Élia Nouaour s’exprime devant La Forge (LF), Denis Lachaud, qui l’auteur ce texte, Marie Claude Quignon et François Mairey. Au Safran, le 12 mai 2026

Élia : La transmission ne s’est faite qu’à partir de notre génération à nous et parce que l’année dernière j’ai travaillé sur la citadelle de Doullens et la mémoire de l’histoire des harkis dans ce lieu. Ma grand-mère est fille de harki.
On devait faire un dossier sur la mémoire dans un lieu pour mon cours de psychologie à la fac, et je me suis dit que j’allais le faire sur la citadelle de Doullens et l’histoire de ma grand-mère. Elle a été emmenée là-bas en arrivant en France. C’était un projet de groupe, je l’ai réalisé avec trois autres personnes de ma classe. On pouvait choisir le support, pour le rendu. Nous on a produit une vidéo. On a aussi fait appel à un archéologue, spécialiste de la citadelle. Il nous a raconté tout le côté historique.
Avant ce travail, je ne connaissais pas du tout l’histoire de ma grand-mère. Dans la famille personne ne la connaissait non plus. Elle est partie d’Algérie en 1962 avec ses parents, ses frères et sœurs. Ils ont tout laissé : la famille, les meubles, les affaires, les bêtes – son père était agriculteur. En France, on les a d’abord envoyés à Rivesaltes, un camp de transit dans le sud de la France. Et ensuite ils sont montés à Doullens, parce qu’il n’y avait plus de place à Amiens.
Ils sont arrivés à Doullens avec d’autres familles de harkis. Ils ont été parqués comme du bétail, toute la famille dans une petite cellule. Sept personnes. Elle n’est restée que deux ans à la citadelle. Elle dit que ça allait, qu’elle était enfant quand elle est arrivée. Elle dit que deux ans c’était peu, parce qu’il y en a qui sont restés des années et des années.
On s’est rendu avec elle à la citadelle de Doullens. C’était incroyable de la voir montrer les petites cellules et de l’entendre dire “ah ben voilà, on dormait ici, on faisait ça là, on allait faire pipi dans la forêt, là il y avait un garde, on ne pouvait pas sortir…“ C’était bizarre mais maintenant c’est là, on pourra transmettre, la mémoire ne se perdra jamais. Ça aurait été dommage que ça parte avec elle.
Quand j’ai montré la vidéo à mon père, il a lui même appris des choses que sa mère ne lui avait jamais dites.
Ma grand-mère n’avait jamais parlé de son histoire. Ni mon grand-père d’ailleurs, parce que lui il l’a un peu traversée avec elle. Je pense même que si je n’avais jamais fait ce travail-là, si je ne lui avais jamais demandé, elle ne m’aurait jamais raconté tout ce qu’elle m’a raconté.

LF : Et tu n’avais jamais posé de questions avant ce travail ?

Élia : Non parce que moi, la priode de la guerre d’Algérie et tout ce qui s’en suit, en fait je n’en ai jamais entendu parler. À l’école, c’était juste un paragraphe dans mon manuel. Quand on en parle autour de nous, c’est pareil. J’ai commencé à en entendre parler un peu plus quand il y a eu toute l’histoire de la reconnaissance, avec Emmanuel Macron, et donc je m’y suis un peu plus intéressée, parce qu’en grandissant on a envie de connaître l’histoire de la famille, ça fait partie de nous, et après nous, qui va la transmettre ? Ceux qui l’ont vécue ne seront plus là, donc c’est un peu notre devoir.
Je pense que ça lui a fait du bien de parler et nous, ça nous a fait du bien de savoir. Maintenant on en parle plus facilement. Ma grand-mère a même proposé de retourner voir la citadelle de Doullens avec toute la famille pendant les journées du patrimoine, pour montrer à tout le monde où ils étaient, expliquer comment ça se passait. Mais ça reste très émouvant pour elle et quand elle en parle, on voit qu’elle revit les choses.

LF : Si tu ne savais rien, est-ce que tu savais quand même qu’il y avait eu un passage à la citadelle de Doullens ?

Élia : Oui alors c’est marrant, moi je fais mes études à la citadelle d’Amiens, je savais qu’il y avait eu aussi un passage de certaines familles de harkis. Ma grand-mère habite dans un quartier d’Amiens censé être provisoire où ils ont mis tous les harkis qui étaient à Doullens. C’est provisoire depuis soixante ans maintenant. Elle me disait “on est arrivés tous ensemble“ et moi je me disais : arrivés tous ensemble d’où ? Est-ce qu’elle les connaissait déjà en Algérie ? Mais je n’ai jamais poussé le truc plus loin. Jusqu’à ce travail.

LF : Tu fais des études de psycho ?

Élia : Non, je fais des études de Sciences de l’Éducation mais tous les ans j’ai de la psychologie. Ça c’était le gros travail de l’année.

LF : Quand tu es allée voir ta grand-mère pour lui parler de ce projet et lui poser des questions, comment elle a réagi ?

Élia : Je savais que si je venais toute seule, elle risquait d’effacer certains passages pour me préserver, donc j’y suis allée avec une camarade de classe avec laquelle je faisais ce travail. Au début elle ne racontait pas trop. On avait prévu des questions justement pour relancer et au final, c’est venu. On est reparties avec une heure d’enregistrement. Elle a tout raconté. Tous les petits détails.

LF : Est-ce que tu lui as demandé pourquoi elle n‘en avait jamais parlé jusque là ?

Élia : Non je ne lui ai pas demandé. Je pense que la raison derrière tout ça, c’est qu’elle avait besoin de se préserver, elle, qu’en parler c’était le revivre. Elle avait envie d’être forte pour ses enfants, pour ses petits-enfants. Alors que parler ne l’empêche pas d’être forte. C’est même aussi pour ça qu’elle est forte aujourd’hui ; parce qu’elle a vécu tout ça enfant. Ne pas parler, c’était aussi pour nous préserver, nous. Mais nous, ça nous fait plaisir de connaître notre histoire.
Ça nous fait prendre conscience de beaucoup de choses.
Le peu de fois où le sujet avait été effleuré, quand par exemple on voyait à la télé toute l’histoire de la reconnaissance, toute l’histoire de la compensation financière proposée aux enfants de harkis, on voyait que ça touchait ma grand-mère, on voyait qu’elle baissait la tête, qu’elle changeait de chaîne. On ne savait pas, mais on savait que ce qui s’était passé, ça devait être très compliqué.
En grandissant aussi, ce qu’on a lu, ce qu’on a vu sur la guerre d’Algérie, l’indépendance, on se doutait que ça pouvait aussi témoigner de l’histoire de notre grand-mère.

LF : Tu sais quel âge elle avait quand elle est arrivée ?

Élia : Oui elle avait huit ans.

LF : Elle est née en 1954, donc.

Élia : Oui c’est ça.

LF. Et tout à l’heure tu disais que depuis que tu as fait ce travail et qu’il y a eu cette parole, ça a changé quelque chose dans la famille ?

Élia : Maintenant ce n’est plus un sujet qui est tu, maintenant on peut un peu plus facilement en parler. Ce n’est pas que ça nous rapproche, mais ça donne une autre dimension à l’histoire de la famille. On savait que notre grand-mère n’était pas née en France, on savait. Mais maintenant on connaît l’histoire, on sait ce qui s’est passé en Algérie et aussi comment a commencé sa vie en France. C’est important pour nous, pour notre identité. Mon père par exemple, qui lui n’a peut-être pas osé lui poser de questions, ça l’a touché. Je me souviens de la première fois où je lui ai montré la vidéo, il était ému et il m’a dit ben tu vois ça, elle ne me l’avait jamais raconté. Après l’année dernière, on a vu qu’il y avait la projection d’un film avec des témoignages de femmes harkis qui avaient été dans des camps. Et après avoir vu ma vidéo, mon père a proposé à ma grand-mère d’aller à cette projection ensemble, il a dit “c’est des femmes qui ont vécu la même chose que toi, ça pourrait t’intéresser de voir ça, de les rencontrer“, et on y est allés. Elle a adoré rencontrer ces femmes, parler avec elles. Et elles ont gardé le contact depuis.
Je pense que ça fait du bien à tout le monde. Ça fait du bien aussi à mon père, à mes oncles, de savoir qu’elle peut continuer à faire vivre cette histoire, mais pas de façon douloureuse, toute seule.
Le seul souvenir qu’elle en avait c’était les horreurs qui s’étaient passées, et maintenant c’est quelque chose qu’elle partage avec la famille. Elle sait que ça va aider tout le monde.

LF : C’est quelque chose dont elle elle peut parler en famille ou avec les personnes qui l’ont vécu, mais à l’extérieur, est-ce qu’elle en parle ou elle a plus de mal ?

Élia : Elle a plus de mal. Quand on a fait le travail, j’ai compris qu’elle ne se sentait pas très légitime pour en parler, parce qu’elle était enfant au moment où ça s’est passé. Elle m’a dit “pour moi, c’était l’aventure“. Elle m’a dit “moi je n’étais pas mal, j’avais mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, je n’ai compris le danger“. Elle m’a dit que si elle avait eu vingt ans à ce moment-là, elle l’aurait peut-être plus mal vécu. Ma grand-mère n’aime pas trop se montrer et comme en plus, elle a vécu ça comme une aventure, elle a du mal à en parler a des gens qui ne sont pas directement concernés.

LF : Le fait de ne pas avoir ressenti la souffrance, ça la rendait non légitime ?

Élia : C’est ça. A chaque fois, elle répétait qu’ici à Doullens, c’était pas le pire, il y avait pire. Alors nous on lui disait que c’était déjà très grave, que ce n’était pas normal ce qu’elle avait vécu, qu’elle pouvait donner son ressenti, en parler même si elle n’avait pas vécu ça comme quelque chose d’horrible.
Quand elle en parle, elle a l’impression de se plaindre, de ressasser le passé de façon négative.

LF : Et est-ce qu’elle parle de sa vie d’avant, en Algérie, de sa naissance à ses huit ans ?

Élia : Elle a des souvenirs, mais elle en parle rarement. C’est très rare d’évoquer ces moments-là dans ma famille. Ce que je crois comprendre, c’est que ça a été douloureux de quitter cette vie, de se reconstruire ici comme elle pouvait. Pourquoi reparler du passé alors que ça y est, maintenant on a reconstruit quelque chose en France ? Il me semble que pour elle, tout est solide maintenant, alors il ne faut pas bousculer les choses.
Elle a parlé du moment en Algérie ou ils sont venus les chercher en camion. Quand l’armée française est venue chercher son père et lui a dit “sois tu viens en France, sois tu meurs ici“. Elle dit “ils nous ont parqué comme du bétail, ils nous ont emmené comme du bétail à l’arrière des camions“, mais par contre elle a pris le bateau, chose qu’elle n’avait jamais faite. L’aventure a commencé.
Elle a mis longtemps avant de retourner en Algérie, parce que c’était hyper dangereux. Retourner là-bas c’était aussi raviver plein de choses. Donc elle préfère ne pas trop parler de de ses huit premières années et faire comme si toute sa vie avait été en France.

LF : Elle y est retournée plusieurs fois ?

Élia : Oui oui, elle y est retournée plusieurs fois. Elle y est retournée tous les ans en fait. Pas pendant la décennie noire, mais après. Dans sa famille. Dans un autre village que celui où elle a habité, enfant. Je ne sais pas si elle est retournée dans son village. En tout cas dans les petits villages alentour, dans la famille qu’elle avait laissée là-bas.

LF : Et toi tu y es allée ?

Élia : Moi non, je n’y suis jamais allée. Pendant longtemps c’était très compliqué. La famille y est allée quand mon grand-père est décédé – il avait le souhait d’être enterré chez lui – mais moi je n’ai pas pu y aller parce que j’avais des partiels. C’est un regret. Mais le projet c’est d’y retourner tous ensemble. Tout le monde veut y retourner maintenant. Mon père, ça faisait trente-cinq ans qu’il n’y était pas allé. Il a revu tous ses cousins, tout le monde.

LF : Ton père est né en France ?

Élia : Oui. Il a arrêté d’aller en Algérie vers ses quinze ou dix-sept ans. Avant ça il y allait tout le temps. Ils y allaient tous les ans, même plusieurs fois par an. Là, ça faisait trente-cinq ans. C’était émouvant mais il était content.
Moi ça me plairait d’y aller. C’est une partie de moi. Il y a ma famille, des gens que je n’ai jamais rencontrés à part au téléphone. Je sais que si j’y vais ça va être compliqué, c’est pas du tout la même façon de vivre. Mais je veux quand même y aller un jour.

LF : Et on t’a transmis la langue ?

Élia : Alors non. Enfin une petite partie parce que mon grand-père ne parlait pas trop français et plus il a vieilli, plus il a arrêté de parler français. Donc quand il était encore en vie j’avais beaucoup plus de facilités avec la langue, je comprenais beaucoup plus, des fois même je parlais un petit peu, pour communiquer avec lui.
C’est le regret de mon père. Il aurait voulu nous apprendre l’arabe. Mon père il le parle, tous mes oncles, ils le parlent tous, mais aucun des petits-enfants ne sait le parler, aucun père ne l’a transmis à ses enfants. Ils disent tous on aurait dû vous le transmettre. Après, ce n’est jamais trop tard. Mais c’est plus compliqué une fois adulte. C’est dommage. C’est nous. C’est quelque chose qui fait partie de nous et qu’on n’a pas. On a l’héritage culturel d’une autre façon, mais la langue, c’est quand même une belle trace. Et ça aurait permis au grand-père de communiquer un peu plus facilement avec ses petits-enfants.
Ma grand-mère est allée à l’école française. Déjà en Algérie. Elle parle bien français. Elle me racontait que quand ils sont arrivés dans le quartier où ils sont encore, elle et son père étaient appelés les maires du quartier, c’est eux qui géraient l’administration de tout le monde, parce que c’était les seuls à aussi bien maîtriser le français.

LF : Est-ce que ta grand-mère vous a parlé de ce qu’a vécu son père ?

Élia : Très peu. On s’est concentré sur la mémoire vivante. Nos questions étaient plus orientées sur elle. Parler de son père, c’est encore un peu plus difficile. Mais elle est consciente de ce qui s’est passé. Elle a un peu raconté ses souvenirs, les gens qui étaient tués, qu’on enterrait.

LF : Comment votre professeure a réagi à votre travail ?

Élia : À la fin de l’année, la prof avait réservé un amphithéâtre. Il y en a qui avaient fait des affiches. Et donc elle avait réservé un amphithéâtre pour organiser une sorte de vernissage où tout le monde pouvait montrer son travail.
On a projeté la vidéo. Il y a eu un gros blanc dans la salle. La prof était hyper émue. Moi ça m’a particulièrement émue parce que c’est l’histoire de ma grand-mère. Montrer le film à d’autres gens c’est très significatif, les gens ne sont pas au courant de cette histoire. La prof nous a dit qu’elle venait de la Réunion, que ça faisait longtemps qu’elle était ici et qu’elle n’avait jamais entendu parler de cette histoire alors qu’elle habite près de Doullens et qu’elle passe tout le temps devant la citadelle. Comme nous avait dit Gilles Prilaux, l’archéologue avec lequel on a travaillé, on a très peu de traces concernant le passage des harkis à la citadelle de Doullens, alors que c’est l’utilisation récente la plus importante du bâtiment. On sait que ça a été une prison, qu’on y a enfermé les jeunes femmes considérées comme déviantes, mais les harkis, pas de trace. Juste un petit graffiti dans une cellule.

LF : il y a une volonté d’effacement des autorités ?

Élia : On l’avait demandé à M. Prilaux mais il ne voulait pas se positionner à ce sujet, il disait que ce n’était pas son rôle, que son travail c’était de raconter l’histoire dans les faits. Moi je pense que oui. La France n’est pas très fière de cette histoire-là. Ce n’est pas pour rien si ça occupe aussi peu de place dans les programmes d’histoire, si ce n’est pas visible. Ça a mis longtemps pour que l’histoire soit un peu racontée. Il y a eu les dédommagements financiers, mais ce n’est pas ce que les gens cherchent, ce n’est pas trois mille euros qui vont rattraper soixante ans. Les gens veulent des films, des livres, des paroles.