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À propos des témoignages, « Enfants de Harkis »
├ Écrits de Christine BOVER *, septembre 2026 ┤
J’ai retrouvé Marie-Claude Quignon et François Mairey, à un vernissage, au début du mois de septembre 2026, un peu comme la première fois, une vingtaine d’années plus tôt, à un autre vernissage. Je les ai reconnus, elle, à cette énergie pétillante dans les yeux, lui, à sa voix calme et posée. Nous avons échangé sur nos projets en cours. Moi, c’est mon enfance en Algérie qui occupent, depuis quelques mois, les pages blanches de mes carnets. Ils me disent : « Nous travaillons sur la transmission au sein des familles de Harkis. » Un nouveau projet concernant les oubliés de l’histoire, « pour faire entendre celles et ceux qu’on n’entend pas ». Voilà un sujet qui nous rapproche, qui résonne en moi, d’autant qu’un souvenir immédiat refait surface, celui d’un film vu avec mon frère, il y a plusieurs années et dont une scène nous laissa dans la stupéfaction et les larmes. Il s’agit de la période, en 1962, où l’armée française s’apprête à quitter l’Algérie, et abandonne à un sort tragique, les militaires musulmans ou autochtones, engagés dans ses rangs. « Je ne vais pas dire que j’ai honte, mais il n’y a pas de quoi être fière de l’humanité ». Cette phrase de Saliha dans son témoignage, le premier de cinq autres, va faire écho à ce souvenir et à cette honte immédiate que j’ai ressentie à l’égard de l’armée française et de son gouvernement de l’époque. Je vais passer une après-midi, à lire les cinq témoignages de Saliha, d’Elia, de Sofia, d’Hocine et d’Aya, d’une seule traite. Ils m’ont bouleversée, par leurs sincérités et leurs différences. Sont aussi différentes les histoires de leurs ascendants ; peut-être, est-ce lié aux différentes régions dont ils étaient originaires ? Car L’Algérie est un grand pays. Mais, ils sont tous poignants, marqués par une rupture initiale avec ce pays, brutale, parfois définitive ; par un départ douloureux et dans des conditions très difficiles, des longs chemins de croix.
Je ne savais pas que les citadelles d’Amiens et de Doullens avaient accueilli des familles de Harkis. Si tant est que le mot, accueil, puisse être énoncé. On sent bien, à travers les témoignages, la chape de plomb et de silence qui a entouré leur arrivée en France. Il y a cette phrase émouvante d’Elia, à propos de leur histoire à la citadelle de Doullens : « Mais des Harkis, pas de trace. Juste un petit graffiti dans une cellule. »
Il y a aussi cette phrase d’Hocine : « La transmission s’est faite dans le silence et la colère. » Dans presque tous les témoignages et tour à tour, les mots, silence, douleur, méfiance, honte, rejet, colère, peur, se lisent ou se devinent. Transpire aussi de façon plus ou moins prononcée, une amertume, vis-à-vis de la France, une incompréhension, une déroute, un sentiment d’injustice et un besoin de reconnaissance, au-delà des indemnisations prévues.Il y a cette autre phrase de Sofia : « Mais nos enfants en situation de Harkis, ça a été problématique, je ne sais pas pourquoi ? » Cette question me semble importante et mériterait d’être réfléchie. Il semblerait que les fils des deuxièmes générations soient plus en souffrance que leurs sœurs.
Je retiens aussi cette phrase d’Aya :
« Ah oui, je ne veux pas agiter la carte de la discrimination, mais il y a un moment donné, où ça nous pend au nez. » Cette phrase est prononcée sans agressivité. Elle est un constat réel qui m’afflige, ici en France.
Tous ces témoignages ont fait écho, à cette partie de moi, née en 1955 en Algérie *, avec en partage une histoire différente et proche en même temps, bien que la mienne et celle de mes parents furent nettement moins difficiles.
Dans chacun d’entre eux, le lien avec l’Algérie demeure, même s’il est parfois ténu, interrompu, discontinu ; il demeure par la langue parlée, l’arabe et / ou le berbère et par des retours ponctuels en Algérie, envisagés, réalisés ou non, parfois même souhaités sur du plus long terme. Ce qui à mon avis, témoigne de l’importance de ce lien, quelle qu’en soit la nature.J’ai eu l’impression aussi que le besoin de parler, de raconter était intense, tout autant que les silences avaient pu l’être, ceux qui les avaient entourés et ceux qu’ils n’arrivaient pas à briser. Souvent la libération de la parole se fait par les voix des femmes, même si elles sont souvent les premières victimes des traumatismes de l’Histoire. Hocine l’exprime de façon très juste et touchante.
Tous ces témoignages m’ont émue par leur sincérité, leur diversité et cette sorte de résilience présente, presque qu’à chaque ligne, parce qu’elle permet de surmonter, coûte que coûte les obstacles, les épreuves de l’exil.
Et pour conclure, j’aime beaucoup cette phrase de Saliha :
« La Kabylie, c’est la suite des Alpes. L’Algérie se rapproche de nos côtes de 2 centimètres tous les ans. Dérive des continents. On va finir par s’embrasser de nouveau. »

* Je suis née en 1955, à Blida.
Mon père y est né aussi, en 1926, issu de familles, espagnole et suisse-italienne.
Ma mère est née en France, à Paris. Elle est arrivée, en 1953 en Algérie.
Nous avons quitté l’Algérie, en 1964.

L’écho des silences ( )
Saliha, Elia, Sofia, Hocine, Aya
Je lis et j’écoute vos voix
S’ouvre avec elles ( ), la porte des silences
En écho, j’en entends d’autres et celui de mon père
Algérie, Alger pleure
Ses larmes, les leurs, contenues se rejoignent ici
Sur la blancheur du papier, la couleur de la ville
Une larme, un silence, un mot
Une colère
Une larme, deux silences, deux mots
Alger la Blanche
Une peine ( )
Deux larmes, trois silences, quatre mots
Une fréquence se profile, ses ondes se propagent
Une mélodie vacille, oscille entre deux terres
Un espoir blotti dans un mouchoir, s’agite
Des voix, leurs voix, des voiles ( ) claquent au vent,
glissent à mon oreille
Et pour toujours, un verbe

, aḥemmel, aimer
Trois mots pour une même chance
Une petite utopie.


Action réalisée
Auteur.e.s Christine Bover
Productions liés
- Rencontre avec SALIHA
- Rencontre avec ÉLIA
- Rencontre avec SOFIA
- Rencontre avec HOCINE
- Rencontre avec AYA
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