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Rencontre avec SOFIA

Avec La Forge (LF) : Denis Lachaud, qui l’auteur ce texte, Marie Claude Quignon et François Mairey. le 1er juin 2026, dans un café d’Amiens, près de son lieu de travail

LA FORGE – Connaissez-vous l’histoire de votre famille ?

SOFIA – Oui je la connais. La séparation entre l Algerie et la France a été très douloureuse pour mes parents . Je connais l’histoire à travers ce que j’ai pu entendre, à travers le témoignage de ma maman, parce que mon papa n’a jamais souhaité s’exprimer là-dessus, ça a été un sujet tabou, il n’y a jamais eu une seule parole de mon père sur la guerre d’Algérie. Ce qu’on savait c’est qu’il souffrait la nuit, il faisait des cauchemars et le lendemain quand on lui demandait s’il avait fait un cauchemar, il répondait “c’est rien du tout“ et c’est ma mère qui me racontait la raison pour laquelle il avait ce traumatisme, ces cauchemars le soir. Il a failli se faire égorger, se faire tuer. Il a gardé ce traumatisme jusqu’à sa mort, en 1998.

LF – C’était au moment du départ d’Algérie ?

SOFIA – Je ne sais pas quand précisément, c’est mon oncle qui l’a sauvé. Sinon il serait mort depuis longtemps.

LF – Votre mère vous a raconté parce que vous lui posiez des questions ?

SOFIA – Oui. J’ai demandé pourquoi papa faisait des cauchemars la nuit et elle m’a dit que c’était suite à la guerre d’Algérie. Et petit à petit elle m’a parlé. Elle en parle beaucoup plus ces dernières années que quand il était vivant.

LF – Vos parents étaient déjà mariés avant de venir en France ?

SOFIA – Oui. Ma maman s’est mariée très jeune, à l’âge de quatorze ans.

LF – Et elle avait quel âge quand elle est arrivée en France ?

SOFIA – Elle est née en trente-quatre, elle est arrivée en France en soixante-deux, donc vingt-huit ans.

LF – Et votre père ?

SOFIA – Il est né en 1926, donc il avait trente-six ans.

LF – En France, quel a été leur parcours ?

SOFIA – Le bateau jusqu’à Marseille, puis les camps : Rivesaltes, Longueau, la citadelle de Doullens et après, ils ont habité à la Briquetterie.

LF – Vous savez s’ils sont restés longtemps à la citadelle de Doullens ?

SOFIA – Non, très peu de temps, c’est ce que me disait maman. Ils ne sont pas restés longtemps à la citadelle, ils sont venus rapidement à la cité de la Briquetterie.

LF – Quand vous dites pas longtemps, c’est quelques semaines ?

SOFIA – Quelques mois.

LF – Ils avaient déjà des enfants ?

SOFIA – Oui, alors il y a eu trois enfants. Une fille, l’aînée, puis deux garçons, et aussi un bébé, né fin juin soixante-deux donc il était tout jeune.

LF – Ils sont partis début juillet ?

SOFIA – Tout à fait.

LF – Votre mère venait d’accoucher quand il a fallu partir.
SOFIA – Exactement. Ça a été quelque chose de très dur. En plus ça n’a pas été préparé du tout, on leur a dit de partir le plus rapidement possible, sans prendre leurs affaires, il fallait qu’ils quittent le pays au plus vite, dans des conditions très difficiles.

LF – Elle vous a raconté le voyage ?

SOFIA – -Le voyage à proprement parler non, mais sur les condtions ici, oui. Ça a été très compliqué pour elle. Il y a eu le choc des cultures, déjà. Ma maman ne parlait pas du tout français, il y avait le barrage de la langue, il y avait cette nouvelle adaptation à la vie française, ma mère avait une tenue vestimentaire différente, son foulard, sa robe, les conditions de vie étaient différentes du pays, un tout autre mode de vie. C’est là que mon papa s’est mis à boire. Il avait un comportement parfois un peu violent. C’était très dur pour elle. Il essayait de vivre à la française. Pendant des mois il partait, elle était perdue ici, en France.

LF – Il partait ?

SOFIA – Oui, il partait quelques mois comme ça, elle ne savait pas où, il revenait après, il refaisait surface. Il avait ses fréquentations, parfois il cherchait un travail, parfois il trouvait, parfois il ne trouvait pas, ce n’était pas facile pour elle. Elle avait trois enfants plus le tout petit, quatre…

LF – Vous êtes née longtemps après ?

SOFIA – Je suis née en soixante-sept. Il y a eu quatre enfants après moi. On est six actuellement. Ma maman a eu quatorze enfants, elle en a perdu huit. Quand j’étais petite, je n’étais pas consciente du déracinement, de la souffrance. Jusqu’au moment où j’ai été au collège, je commençais à savoir lire et écrire, donc mon père me demandait de compléter des fiches de renseignements, de l’aider dans des démarches administratives. Là je me suis rendue compte que mon père ne savait pas lire. Je lui ai demandé “Mais papa tu sais pas lire, pourquoi ?“ et là il m’a expliqué “Ben écoute, on n’a jamais su écrire ni lire, parce qu’on a fait cette guerre d’Algérie, on est venu en France, on a fait différents camps…“ C’est tout, ça n’est jamais allé plus loin. Et un jour dans l’administration française, mon papa devait compléter un document, il a été mal rempli de ma part et on lui a reproché de l’avoir mal rempli, on l’a renvoyé. Et là, j’ai eu un sentiment d’injustice. Je n’ai pas compris pourquoi la femme avait réagi de cette façon, un peu violente, “votre dossier n’est pas bon il faut le reprendre etc“. J’ai eu un déclic, je me suis dit ça n’est pas possible, c’est comme ça qu’on traite nos parents ? J’ai compris pourquoi mon pèe avait besoin de moi systématiquement. Du coup à chaque démarche administrative il fallait que je sois là, il fallait que je complète le document, mon papa avait besoin d’être rassuré. Il avait trouvé un certain sentiment de sécurité parce que je me débrouillais, j’étais la seule de la famille. Petit à petit j’ai complété les documents et ça allait de mieux en mieux. Pour tout ce qui concernait les demandes d’aides financières, les démarches personnelles, j’étais présente. Et une de mes sœurs s’occupait du volet social. C’est elle qui allait voir l’assistante sociale pour avoir le gaz à la maison, le chauffage, les bons alimentaires. Elle en a beaucoup souffert, elle est très traumatisée. Elle a vraiment été confrontée à la difficulté sociale et financière pendant que moi je faisais mes études dans mon coin.
Mon père rangeait tous les papiers administratifs dans des valises, on n’avait pas le droit d’y toucher. Si quelqu’un d’autre y touchait c’était l’hécatombe, il ne fallait pas, ça suscitait une vraie colère chez lui. “Ne touchez pas à mes papiers, ce sont mes papiers“. On sentait pertinemment que cette relation à la France, il l’avait grâce à ses papiers. Il y avait aussi la médaille de la guerre d’Algérie, sa reconnaissance en tant que harki, il y avait des documents officiels et c’était très précieux pour lui, ces documents. Il ne fallait surtout pas y toucher. Et je ressentais chez lui le besoin d’exister à travers ces documents-là. J’essayais de le rassurer, je disais “papa ne t’inquiète pas, le papier est là, il est bien rangé“
Comme je l’ai dit, il n’a jamais évoqué la guerre en tant que telle. Il exprimait son sentiment d’injustice, sa colère, sa déception aussi. Il a été abandonné deux fois par la France : une première fois par de Gaulle et une seconde fois par l’administration qui ne l’a jamais considéré comme un français.
Après j’ai demandé à ma mère pourquoi cette situation, elle m’a répondu “On ne peut pas t’en parler“. Elle n’osait pas en parler, elle non plus.
Je pense que l’État Français a essayé de faire au mieux, mais que malheureusement, la réalité était toute autre. Il y a eu une volonté de bien faire, de vouloir aider les harkis, mais malheureusement, au vue des conditions d’accueil du peuple français par rapport à cette population étrangère qui arrive en France… Je pense que ça n’a pas été suffisamment bien préparé.

LF – Quand avez-vous découvert le mot harki ?

SOFIA – Je crois que j’étais au collège. En fin de troisième, quelqu’un a dit “Ce sont des harkis“ et moi je me suis demandé ce que c’était, des harkis. J’ai demandé et on m’a dit “ Ben oui, tu es une fille de harki“. Et là, j’ai cherché dans le dictionnaire.

LF – Vous n’avez pas demandé à vos parents ?

SOFIA – Non. Ma mère n’a jamais prononcé ce mot-là. Et mon père ne m’en a jamais parlé. Jamais jamais.
Vous avez différentes catégories de harkis, ceux qui ont vraiment combattu contre l’Algérie, ceux qui ont été sollicités, ceux qui ont été contraints et forcés. Ma mère m’a dit que mon père n’était pas marqué au fer rouge comme certains qui, après la guerre, sont retournés en Algérie et ont été très maltraités à la douane, parce qu’ils étaient sur une liste rouge, ou une liste noire, je ne sais pas comment on appelle ça, interdiction absolue de rentrer au pays. Alors que mon père avait cette possibilité-là. Même s’il ne l’a jamais fait. Par peur. Mon oncle, son frère, y est allé et à la douane, on lui a balancé sa valise en lui disant “ sale harki, tu ne rentres pas au pays“. Donc il est revenu. Il n’a jamais pu remettre le pied en Algérie.

LF – Et vous, vous y êtes allée ?

SOFIA – Alors non, moi, jamais. Je devais y aller dans les années quatre-vingts, mais ma sœur y est allée avant moi et quand elle est arrivée là-bas, un chauffeur de taxi lui a dit “les harkis, on ne peut pas les voir. Si on pouvait les attraper et les étrangler…“. Elle ne lui avait rien dit. C’est lui qui est parti sur le sujet. Il lui avait demandé si elle venait de France, elle avait répondu oui et il était parti sur les harkis. Si elle lui avait révélé qu’elle était fille de harki ça aurait été fatal. Quand elle est rentrée, ma sœur m’a dit “surtout toi, avec tes cheveux lisses, pas de voile…“ Alors j’ai développé une peur. Je ne pouvais plus y aller.
On doit y aller prochainement pour voir les terres de mon père, parce qu’il y a une réglementation actuellement concernant les terres des rapatriés : si les enfants ne viennent pas se renseigner et faire un dossier sur ces terres-là, l’État les reprendrait à partir de 2030. On devait y aller là, le 9 juin, mais malheureusement on n’a pas eu le visa.

LF – Votre père était agriculteur ?

SOFIA – Oui c’est ça. À l’époque il avait ses propres terres.

LF – On parlait quelle langue chez vous ?

SOFIA – Arabe. L’arabe dialectal. Je ne me suis exprimé avec mes parents qu’en arabe.

LF – Vos parents ont-ils appris le français ?

SOFIA – Alors ma maman pas du tout. Elle n’est jamais sorti de la maison. C’est très rare. Elles s’est consacrée entièrement à ses enfants. Avec beaucoup de patience, même si on ne communiquait pas trop. Mon père a pu travailler. Il a trouvé un travail de maçon, il était fier d’être maçon, ça lui permettait d’assurer les besoins de la famille. Il avait envie d’apprendre le français mais il ne pouvait pas, alors il achetait le Courrier Picard tous les jours et je devais lui lire le Courrier Picard, les journaux, l’actualité, il fallait que je lise les premières pages. Il avait un besoin de savoir. C’était aussi par rapport à la guerre d’Algérie, il se demandait si on allait un jour dénoncer la guerre d’Algérie, ou nous dénoncer, nous, est-ce qu’il n’allait pas y avoir un problème, je ne sais pas. Il avait toujours peur. Il ne faisait confiance à personne. Très méfiant.

LF – Vous vous avez des enfants ?

SOFIA – Oui, deux grandes filles.

LF – Vous avez parlé de tout ça avec elles ?

SOFIA – j’en parle avec mes filles, mais j’ai l’impression qu’elles n’adhèrent pas à cette cause-là. Elles me disent “maman c’est du passé, il faut tourner la page“. J’essaie de les sensibiliser en leur racontant ce que leur grand-père a vécu. Je leur décris les conditions déplorables dans lesquelles je travaillais, parce qu’avoir les diplômes que j’ai, ça n’était pas évident. Il y a cette expression qu’elles connaissent par cœur : “Si maman est bac+5 aujourd’hui, vous devez être bac+10“. La première elle y est presque, elle est bac+6, elle est en thèse. Je suis contente.

LF – Quelles études avez-vous faites ?

SOFIA – Des études en langues étrangères, puis j’ai fait une reconversion pour avoir un diplôme d’ingénieure conseil en insertion professionnelle.

LF -Et vous parlez en quelle langue avec vos filles ?

SOFIA – Je ne leur parle qu’en français, très rarement en arabe. Elle comprennent l’arabe mais elles le parlent très peu et justement, elles me reprochent de ne pas le leur avoir transmis. Leur papa marocain n’a pas été très présent non plus, donc elle n’ont pas bénéficié de cette facilité. Et chez moi ça se perd. Je parlais beaucoup avec mon père, mais avec ma mère, très peu. Mon père, lui, il était très communicant, elle non, vu qu’elle ne sort pas de la maison. Elle a quatre-vingt-douze ans aujourd’hui et une excellente mémoire, elle se souvient avec précision de la guerre d’Algérie, je devrais l’enregistrer quand elle se met à raconter.

LF – Elle en parle.

SOFIA – Oui ça lui arrive. “On est arrivé en bateau, dans le bateau on n’avait pas le droit de parler…“ Elle parle aussi des camps. Elle raconte qu’à la citadelle de Doullens, ils vivaient avec mon oncle et ma tante, tous ensemble dans la même pièce. Les femmes préparaient les repas ensemble, ils mangeaient ensemble et la nuit, seul un drap les séparait.
Mon frère né en 1957 qui est décédé, me racontait que quand ils sont arrivés ici, ils n’avaient pas le droit de sortir du camp parce que sinon, ils étaient insultés. Il y a eu un énorme décalage : mes frères pensaient s’intégrer en arrivant car ils estimaient être français, mais bien au contraire. C’était encore pire qu’au bled. À l’école aussi, plus tard, ils étaient mis à l’écart. “Vous êtes des bougnoules“ – il faut dire le terme -, “… vous vous mettez en fond de classe.“ Ça a été un vrai choc, un traumatisme. Il n’y a pas eu de volonté de les intégrer. Alors ils ont fini par décrocher. Je sais que mes frères ont toujours souffert de ne pas avoir pu faire d’études. Alors qu’ils sont très intelligents. Ils ont lu, ils ont appris par eux-mêmes.
Je l’ai vécu aussi, ce choc des cultures, quand je suis arrivé à la fac. Les autres étudiants étaient soutenus par leurs parents, alors que chez moi, il n’y avait pas cet intérêt pour les études. C’est moi qui ai eu cette volonté, cette envie de réussir. Je me suis motivée, je me suis donné les moyens. Ils ne m’ont pas empêché. Mon père disait “ma fille, ma réussite, j’aimerais tant que tu fasses une belle carrière dans l’administration.“ C’était une reconnaissance pour lui, une preuve d’intégration à la France.

LF – Et vous travaillez où ?

SOFIA – Dans l’administration. Malheureusement il ne l’a pas su, il est mort avant. Quand j’ai eu mon premier poste, j’en ai pleuré.
Aujourd’hui je me dis que la France, on ne l’a pas choisie, on l’a subie. Il y a beaucoup de garçons en souffrance, les filles s’en sont mieux sorties, elles ont un parcours scolaire et professionnel plus intéressant, en termes de réussite. Les garçons malheureusement, beaucoup sombrent dans l’alcool, la drogue.

LF – Comment expliquez-vous ça ?

SOFIA – Jusqu’aujourd’hui je me pose des questions. Il y a d’autres enfants issus d’autres immigrations qui ont mieux réussi. Mais nos enfants en situation de harkis, ça a été très problématique. Je ne sais pas pourquoi. J’ai un frère qui n’a jamais eu de travail, on n’a jamais compris pourquoi. Le dernier a réussi, il est dirigeant d’entreprise, il a un beau parcours. Mais il y a une génération mal perçue. On peut dire ça. La France ne nous a pas abandonnés, mais nos parents ont quand même vécu derrière des barbelés, dans des cellules. Je sais que tout a été fait dans la précipitation mais il y aurait pu y avoir un meilleur accueil. Et même si la France n’a pas pu le faire pour les parents, elle aurait pu s’occuper mieux de leurs enfants.
Aujourd’hui je ne supporte pas l’injustice. À chaque fois ça ré-ouvre la blessure.
Mes filles veulent passer à autre chose, moi je pense qu’il faut continuer à en parler, parce que la reconnaissance n’a pas encore abouti.